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L’économie au-delà du marché : pour une réhabilitation du bien commun

Le triomphe du marché et le malaise contemporain

Depuis le début des années 1980 et la grande vague de libéralisation économique, l’économie de marché s’est imposée comme le modèle dominant d’organisation des sociétés. Cette victoire historique, souvent présentée comme une évidence technique ou une fatalité moderne, n’a pourtant jamais dissipé un malaise profond. Au contraire, elle l’a amplifié. Dans l’opinion publique, le sentiment s’est installé que l’économie aurait pris le pas sur les valeurs humanistes, que les inégalités se creuseraient inexorablement et que les dirigeants, prisonniers de logiques marchandes à court terme, seraient incapables de répondre aux défis environnementaux et sociaux de notre temps.

Ce malaise n’est pas marginal. Il traverse les démocraties occidentales, nourrit la défiance envers les élites et alimente des colères parfois contradictoires. Il ne vise pas seulement le capitalisme en tant que système, mais l’impression plus diffuse d’une dépossession : celle d’un monde régi par des mécanismes économiques perçus comme autonomes, opaques et indifférents au sort des individus.

Ni apologie du marché, ni rejet dogmatique : penser l’équilibre

Face à ce constat, deux réflexes symétriques dominent souvent le débat public. Le premier consiste à défendre le marché coûte que coûte, en invoquant son efficacité supposée et son absence d’alternative crédible. Le second appelle à son rejet global, assimilé à la source de toutes les injustices et de tous les désastres contemporains. Ces deux postures, bien que radicalement opposées, partagent une même faiblesse : elles substituent le dogme à la réflexion.

L’enjeu n’est pas de choisir entre le marché et l’État, mais de penser leur articulation. Le marché est un puissant mécanisme de coordination, capable de stimuler l’innovation, de révéler des préférences et d’allouer des ressources de manière efficace. Mais il est aussi aveugle aux inégalités initiales, aux externalités environnementales et aux biens communs. L’État, de son côté, peut corriger ces défaillances, mais il n’est ni omniscient ni à l’abri des dérives bureaucratiques ou politiques.

C’est précisément dans cet espace de tension, loin des slogans et des certitudes, que s’inscrit la réflexion de Jean Tirole.

L’économie comme science, non comme idéologie

« L’économie n’est ni au service de la propriété privée et des intérêts individuels, ni au service de ceux qui voudraient utiliser l’État pour imposer leurs valeurs, écrit Jean Tirole. Elle est au service du bien commun ; elle a pour objet de rendre le monde meilleur. » Cette affirmation tranche avec l’image d’une discipline entièrement soumise aux logiques de profit et de croissance.

Contrairement à une représentation largement répandue, l’économie n’est pas une doctrine morale dissimulée sous des équations. Elle est avant tout une science sociale, fondée sur des modèles, des données empiriques et des méthodes d’évaluation rigoureuses. Son objectif n’est pas de dire ce qui est bien ou mal, mais d’analyser les conséquences des choix collectifs et les mécanismes qui produisent certains résultats plutôt que d’autres.

Réduire l’économie à une idéologie revient à ignorer la diversité des approches qui la traversent et la complexité des questions qu’elle tente d’éclairer. Cela revient aussi à se priver d’un outil intellectuel précieux pour penser des politiques publiques efficaces et justes.

Les économistes face à la tentation du pouvoir et de la reconnaissance

Cette ambition scientifique se heurte toutefois à un paradoxe persistant. Les économistes occupent une place croissante dans l’espace public. Ils conseillent les gouvernements, interviennent dans les médias, participent à la définition des grandes orientations économiques. Cette visibilité accrue leur confère une influence réelle, mais elle nourrit également la suspicion.

On leur reproche tour à tour de former un bloc homogène, de servir des intérêts particuliers ou de masquer des choix politiques derrière un langage technique. Jean Tirole reconnaît que ces critiques ne sont pas toujours infondées. L’implication des économistes dans la sphère publique les expose à plusieurs tentations : l’attrait des rémunérations privées, la recherche de reconnaissance médiatique ou l’appel de la carrière politique.

Ces dérives ne disqualifient pas l’économie en tant que discipline, mais elles rappellent l’exigence d’intégrité et de rigueur qui doit accompagner toute prise de parole publique. Lorsqu’elle se confond avec l’opinion ou l’ambition personnelle, l’expertise perd sa crédibilité.

Éclairer le débat public sans confisquer la décision démocratique

Faut-il pour autant reléguer l’économiste à une position de retrait, cantonné à la recherche académique ? Jean Tirole répond clairement par la négative. L’économiste a, selon lui, un rôle essentiel à jouer dans le débat public : celui d’éclairer les choix collectifs, non de les imposer.

L’économie n’a pas vocation à définir le bien commun à la place des citoyens. Elle ne remplace ni le débat démocratique ni le conflit légitime des valeurs. Son apport consiste à identifier les institutions, les règles et les incitations qui permettent de concilier, autant que possible, l’intérêt individuel et l’intérêt général. Elle aide à comprendre ce que produisent réellement les politiques publiques, au-delà des intentions affichées.

La recherche du bien commun : raisonner derrière le voile d’ignorance

C’est dans cette perspective que s’inscrit la « recherche du bien commun » défendue par Jean Tirole. Plutôt que de s’en remettre aux intuitions morales immédiates ou aux indignations sélectives, il propose une démarche fondée sur l’impartialité. Il s’agit de raisonner « derrière le voile d’ignorance », en faisant abstraction de sa position sociale, de ses intérêts personnels ou de ses privilèges.

Cette approche, inspirée de la philosophie politique, invite à se demander quelle organisation de la société nous jugerions juste si nous ignorions la place que nous y occuperions. Elle ne supprime pas les désaccords, mais elle impose une discipline intellectuelle qui oblige à penser les conséquences des choix collectifs pour l’ensemble de la société.

Dépasser l’opposition stérile entre “tout-marché” et “tout-État”

Une telle posture se heurte souvent aux simplifications du débat public et aux clivages idéologiques. Elle est moins spectaculaire que les dénonciations radicales ou les plaidoyers sans nuance. Mais elle offre une issue précieuse à l’affrontement stérile entre les partisans du « tout-marché » et les défenseurs du « tout-État ».

L’économie n’est ni une fin en soi ni l’apanage d’un camp politique. Elle n’est pas appelée à gouverner à la place des citoyens, mais à leur fournir des outils de compréhension et d’évaluation. En ce sens, elle peut contribuer à réhabiliter une ambition aujourd’hui fragilisée : celle du bien commun.

À condition, toutefois, de rester fidèle à sa vocation première. Non pas justifier l’ordre existant, ni imposer un modèle unique de société, mais aider à penser lucidement les compromis nécessaires entre efficacité, justice et soutenabilité. Dans un monde traversé par les crises et les incertitudes, cette exigence n’a rien d’accessoire. Elle est, plus que jamais, essentielle.

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