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Quand l’édition devient un marché politique : le rôle oublié de l’État

Quelques jours à peine après avoir quitté la prison de la Santé, où il avait passé vingt jours d’emprisonnement, Nicolas Sarkozy publiait son livre, Le journal d’un prisonnier. Écrit en un temps record, largement promu par les médias et immédiatement placé en tête des ventes, il ne s’agissait pas seulement d’un succès éditorial : c’était un événement commercial soigneusement orchestré. La tête de gondole n’était pas seulement une place de visibilité commerciale, elle était un espace idéologique, un signal clair : certaines voix et certains récits sont destinés à dominer le débat public, tandis que d’autres sont relégués à l’invisibilité. Bardella, Zemmour, De Villiers et j’en passe. Une juteuse rente, Bardella, Zemmour, De Villiers et j’en passe l’ont compris.

Il fut un temps où l’édition se pensait comme un espace sacré, les Sarte, Camus… Publier un livre, c’était prendre le risque d’une idée, d’une voix originale, parfois d’un scandale intellectuel. La librairie n’était pas seulement un lieu de consommation : c’était un espace de confrontation des idées, où l’imaginaire collectif pouvait être bousculé et transformé. Aujourd’hui, ce paradigme est en train de se fissurer. Publier revient de plus en plus à valider une stratégie d’influence. Les livres en tête de gondole ne sont plus nécessairement les plus exigeants ni les plus nécessaires : ce sont souvent ceux d’anciens dirigeants, de figures médiatiques ou d’anciens puissants, portés par des maisons d’édition appartenant à des groupes industriels ou financiers aux intérêts parfaitement identifiés.

Ce glissement n’est pas anecdotique. Il révèle une transformation profonde du champ culturel : la littérature, l’essai politique, la pensée critique sont désormais soumis aux mêmes logiques de concentration que les médias. Quelques grandes fortunes contrôlent journaux, chaînes d’information, radios… et maisons d’édition. Le pouvoir économique s’étend au pouvoir symbolique. Et comme l’histoire l’a souvent montré, lorsque l’accès à la parole se concentre, la démocratie recule. La culture, loin de rester un espace de liberté, devient un instrument de reproduction sociale et politique.

Dans ce contexte, l’illusion de la neutralité ne tient plus. Lorsqu’un ancien ministre, un ex-président ou une figure du pouvoir publie son récit, bénéficie d’une promotion massive, d’une omniprésence médiatique et d’une distribution privilégiée, il ne s’agit pas seulement d’un succès éditorial. Il s’agit d’un choix politique. La tête de gondole dit ce qui mérite d’être vu, lu, commenté. Elle détermine ce qui a le droit d’exister dans le débat public et ce qui est marginalisé. Derrière chaque vitrine, chaque article, chaque interview, se joue la construction d’une mémoire collective et d’une opinion publique orientée.

Pendant ce temps, des écrivains exigeants, des chercheurs, des essayistes critiques — souvent porteurs de réflexions profondes sur la démocratie, la justice sociale, le pouvoir, l’histoire, la mémoire ou l’économie — peinent à trouver un éditeur. Non parce que leurs textes seraient faibles, mais parce qu’ils sont jugés « non rentables », « trop complexes », « trop dérangeants ». Le marché a remplacé le jugement intellectuel. Le chiffre a remplacé la responsabilité. Et cette logique n’est pas neutre : elle produit une culture homogène, convenable, anesthésiée, où l’opinion publique est guidée par des narratifs soigneusement calibrés.

C’est ici que la question du rôle de l’État devient centrale. Laisser faire n’est pas une position neutre : c’est livrer un secteur essentiel aux lois impitoyables du marché et aux intérêts financiers concentrés. L’absence de régulation est déjà une décision politique. Quand l’État renonce à intervenir, il abandonne la production du sens collectif aux plus puissants, et laisse la mémoire, la critique et l’imaginaire aux mains des seuls privilégiés.

Pourtant, l’État n’est pas condamné à l’impuissance. Il dispose de leviers concrets : politiques du livre ambitieuses, aides renforcées à l’édition indépendante, régulation de la concentration, transparence sur la propriété des maisons d’édition, soutien aux librairies comme espaces de pluralisme, commandes publiques, résidences d’auteurs, protection des catalogues exigeants et difficiles. Réguler, ce n’est pas censurer. C’est garantir la diversité réelle des voix. C’est permettre que la liberté d’expression ne se limite pas à celle des puissants, mais qu’elle devienne une réalité pour tous.

La culture n’est pas une marchandise comme une autre. Le livre n’est pas neutre : il structure l’imaginaire collectif, façonne le débat démocratique, transmet des valeurs et forge les consciences. Abandonner ce champ aux seules logiques de profit et d’influence, c’est accepter une démocratie appauvrie, où l’on lit beaucoup mais où l’on pense peu.

Le danger n’est pas l’existence de livres politiques. Il est leur monopolisation. Quand les récits des puissants écrasent ceux des anonymes, quand l’édition devient une extension douce du pouvoir, quand la critique n’est tolérée qu’à condition d’être marginale, alors le pluralisme devient un mot vide de sens.

Un État digne de ce nom ne peut pas se contenter de célébrer la liberté d’expression tout en laissant les conditions matérielles de cette liberté se dissoudre. Il doit protéger les voix faibles contre la domination des voix fortes. Non par idéologie, mais par exigence démocratique. Non par faveur, mais par justice culturelle.

Sinon, nous continuerons à vivre dans un monde où les livres les plus visibles sont ceux qui justifient l’ordre établi, tandis que les livres réellement nécessaires restent invisibles. Et une société qui ne donne plus de place à ses penseurs critiques finit toujours par perdre le sens de ce qu’elle est — et de ce qu’elle pourrait devenir. Car la pensée critique est le ferment de la liberté ; sans elle, nous ne faisons plus que consommer des idées, au lieu de les éprouver, les discuter et les faire vivre.

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