Sous les discours de modernité et les promesses de stabilité, un même scénario se répète : celui d’un continent tenu en laisse, où le pouvoir s’éternise et la dépendance se perpétue.
La Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara en offre aujourd’hui la version la plus policée et la plus cynique. Une leçon qui se vérifie.
Pour l’Occident, être un dictateur fréquentable c’est savoir servir ses intérêts sans jamais les contredire. Tant qu’il obéit, il sera reçu en grande pompe, célébré comme un dirigeant éclairé. Le jour où il s’écarte de la ligne, le récit change : on le dénigre, on le diabolise, parfois on l’efface.
L’Occident, hier colonisateur, est devenu garant des dictatures qu’il juge « stables ». Il préfère les autocrates prévisibles aux peuples libres, les signatures dociles aux souverainetés incertaines.
Dans la hiérarchie morale du néolibéralisme, la stabilité vaut désormais absolution.
Hier, Bokassa trônait en empereur sous les ors de la République française, adoubé par Giscard d’Estaing.
Aujourd’hui, Idriss Déby meurt en uniforme et son fils lui succède avec la bénédiction de Paris — au nom de la stabilité.
Au Gabon, après avoir cajolé le père et le fils Bongo pendant un demi-siècle, la France salue le putschiste.
L’histoire se répète : seuls les acteurs changent, pas le scénario.
À chaque fois, la même illusion : celle d’une Afrique en marche, tandis qu’en coulisses, se rejoue le vieux théâtre de la dépendance.
Et dans ce décor familier, Alassane Ouattara a trouvé son rôle à la perfection : celui du technocrate docile devenu monarque, incarnation d’un développement sans démocratie — et d’une prospérité sous tutelle.
Le mirage du renouveau ivoirien
En 2011, la Côte d’Ivoire semblait tourner la page du chaos. Alassane Ouattara incarnait la figure du renouveau : l’économiste rassurant, l’allié de la communauté internationale, l’homme d’ordre après la tourmente.
Élu à l’issue d’un scrutin contesté et d’une guerre civile meurtrière, il promettait la réconciliation, la stabilité et la prospérité.
Treize ans plus tard, la promesse s’est muée en simulacre.
À 83 ans, Ouattara glisse sans effort vers un quatrième mandat, crédité de 89 % des voix selon les chiffres officiels. Un score de dictateur, dans un pays vidé de son opposition, où l’abstention flirte avec la moitié du corps électoral. Le spectacle a tenu, mais plus personne n’y croit.
Le calme qui a entouré cette parodie de scrutin est présenté comme une victoire.
On oublie qu’en 2010, une élection disputée avait plongé le pays dans une guerre civile qui fit plus de 3 000 morts.
En 2020, les violences post-électorales firent encore 85 victimes.
Cette fois, on en compte une dizaine : on félicite le bourreau d’avoir frappé moins fort.
Depuis 2016, la Constitution a été taillée sur mesure.
Les mandats limités ont disparu, les opposants ont été rendus inéligibles, les candidatures aseptisées. Tidjane Thiam et Laurent Gbagbo, seuls capables de rivaliser avec Ouattara, ont été écartés par des décisions judiciaires opportunes.
Le pouvoir a verrouillé le jeu, puis s’étonne que personne ne veuille jouer. Dans les rues, la répression s’est installée en routine : arrestations arbitraires, procès expéditifs, accusations de « terrorisme ».
Mais la bienveillance internationale reste intacte.
Dans une région minée par les putschs et la menace djihadiste, Ouattara demeure un allié sûr — et l’Occident préfère toujours un autocrate loyal à un peuple libre.
Le pire n’est pas tant la dérive autoritaire que l’illusion qu’elle entretient : celle d’un développement autoritaire, d’une prospérité sans liberté.
Ouattara a réussi là où tant d’autres ont échoué : faire croire qu’on peut être à la fois modernisateur et monarque.
Il a rebâti les routes, attiré les investisseurs — et tué la politique. Plus efficace, certes. Mais plus cynique encore.
Ce qui se joue à Abidjan n’est pas une exception : c’est un miroir. Celui d’un continent fatigué de croire encore à la promesse du changement.
De l’illusion ivoirienne au désenchantement africain
La Côte d’Ivoire n’est pas une anomalie : elle est devenue la régle en Afrique.
Ce qui s’y joue se reproduit ailleurs, avec les mêmes acteurs, les mêmes stratagèmes, les mêmes silences.
Du Cameroun à l’Ouganda, du Congo au Togo, le pouvoir s’est mué en rente, la présidence en héritage, la démocratie en décor.
Paul Biya, au Cameroun, incarne cette longévité devenue absurdité : quarante-trois ans au pouvoir, à la tête d’un État qu’il ne gouverne plus mais qu’il surveille à distance, entre Genève et Yaoundé. Autour de lui, un appareil fossilisé, où la peur remplace la politique, et où la jeunesse s’exile faute d’avenir. L’avenir du Cameroun est lourdement hypothéqué et le jour de la disparition de Biya de terribles conflits sont à craindre.
L’Afrique, jadis laboratoire de l’espérance postcoloniale, s’est transformée en archipel d’immobilismes, administré par des élites vieillissantes et protégées par la complaisance étrangère.
Ces régimes ne se maintiennent pas par la seule force de leurs polices : ils prospèrent sous le regard bienveillant des puissances qui les ont façonnés. Ainsi s’est refermée la promesse des indépendances.
On avait célébré l’aube des nations africaines comme une renaissance.
Mais les drapeaux neufs n’ont pas effacé les frontières héritées de Berlin ; les hymnes nationaux n’ont pas aboli la dépendance économique.
Les structures, les lois, les langues — et surtout les élites — sont restées les mêmes.
Les gouverneurs ont cédé la place aux présidents, mais la logique du pouvoir n’a pas changé : gouverner, c’est durer, et durer, c’est s’approprier.
Les États africains, conçus pour administrer et extraire, n’ont jamais été refondés pour émanciper.
Ils sont restés des machines à prélever, à réprimer, à exporter — rarement à protéger.
Et quand quelques dirigeants ont tenté d’en faire des outils de libération, ils ont été abattus ou exilés : Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Amílcar Cabral, Thomas Sankara.
Tous portaient la même idée : qu’un peuple ne se libère pas par procuration.
Tous ont été réduits au silence, non parce qu’ils rêvaient trop grand, mais parce qu’ils menaçaient trop d’intérêts.
Aujourd’hui, les anciennes puissances coloniales ont simplement changé de costume.
Plus de gouverneurs, mais des conseillers.
Plus d’ordres, mais des « partenariats stratégiques ».
Plus de colonies, mais des zones d’influence.
La France entretient la Françafrique sous couvert de sécurité ; la Chine achète les terres et les ports sans poser de questions ; la Russie exporte la guerre privée en la rebaptisant « coopération militaire ».
Les drapeaux changent, les dépendances demeurent.
Sous la bannière du développement, le continent continue d’être administré par d’autres.
Le FMI y dicte la rigueur, Total y pompe le pétrole, Bolloré y contrôle les ports, et les grandes puissances y rejouent leurs guerres froides par procuration. On parle de coopération, on pratique la subordination.
Ainsi s’avance l’Afrique du XXIᵉ siècle : riche de ressources, pauvre de liberté.
Une Afrique qu’on félicite pour sa croissance, tout en lui refusant la souveraineté.
Une Afrique qu’on applaudit quand elle obéit, qu’on sanctionne quand elle s’émancipe.
Une Afrique qui ne manque ni de talents ni de courage, mais à qui l’on interdit encore de rêver par elle-même.
L’Afrique n’a plus besoin de sauveurs
L’Afrique ne manque pas de dirigeants. Elle manque de démocratie.
Non pas cette démocratie importée, calibrée, financée, mais celle qui se construit depuis le réel, dans les luttes, dans les consciences, dans les rues.
Celle qui ne s’impose pas d’en haut, mais qui s’invente d’en bas.
Les jeunes Africains n’attendent plus de pères tutélaires.
Ils ne cherchent ni sauveurs ni prophètes : ils réclament des droits, des institutions, des perspectives. Ils ne rêvent plus d’États, mais de projets.
Ils ne veulent plus qu’on leur tende la main, mais qu’on leur rende leurs bras.
Leur génération n’aspire pas à la charité du Nord, mais à la dignité de l’autonomie.
Le défi, désormais, n’est plus de savoir qui gouverne, mais comment on gouverne.
Comment passer d’une souveraineté proclamée à une souveraineté vécue.
Comment rompre avec le nationalisme de façade pour construire une citoyenneté réelle.
Comment transformer l’Afrique des États en Afrique des peuples.
Cette mutation exige une révolution silencieuse : celle de la mémoire et du courage.
Car la domination n’a jamais cessé de se réinventer — économique, militaire, symbolique.
Et chaque fois que l’Afrique tente de se lever, elle trouve sur son chemin le même trio : les vieilles élites, les nouvelles puissances, et les mirages du progrès sans liberté.
Pourtant, l’histoire du continent regorge d’étoiles brisées qui continuent d’éclairer le présent.
Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Amílcar Cabral, Kwame Nkrumah : autant de voix étouffées qui rappellent qu’un peuple libre ne se libère pas par décret, mais par mémoire.
Leur héritage n’est pas celui d’une nostalgie romantique, mais d’un projet inachevé : celui d’une Afrique debout, souveraine, consciente d’elle-même et de sa force.
Le rêve africain n’est pas de renaître : il est de naître enfin.
Naître à soi-même, affranchi des tutelles et des illusions.
Naître au monde, non plus comme terrain de conquête, mais comme conscience politique.
Naître pour dire, enfin, que la liberté n’est pas un privilège occidental, mais une exigence humaine.
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