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La colonisation israélienne en Cisjordanie : la force contre le droit

La décision récente du gouvernement israélien d’approuver la construction de 19 nouvelles colonies en Cisjordanie occupée — portant à 69 le nombre de colonies validées en trois ans — ne constitue pas une simple péripétie politique. Elle représente l’accélération délibérée d’une politique de fait accompli qui constitue une violation flagrante et répétée du droit international. « Sur le terrain, nous bloquons l’établissement d’un État palestinien terroriste. Nous continuerons à développer, construire et à nous implanter », a déclaré un porte-parole du gouvernement. Cette affirmation révèle l’idéologie à l’œuvre : l’occupation se mue en légitimité, l’expansion en destin naturel, et le droit est relégué au statut d’obstacle à contourner dans une relative indifférence des grandes puissances.

Cette politique s’appuie sur un récit mythifié du « patrimoine ancestral », qu’il convient de confronter aux faits historiques, et non aux seules revendications nationales. S’il est historiquement attesté que des royaumes hébreux ont existé dans l’Antiquité sur une partie de ce territoire, leur durée fut limitée et ils furent suivis de treize siècles durant lesquels la région fut majoritairement peuplée d’Arabes (chrétiens puis musulmans), aux côtés de communautés juives et samaritaines minoritaires mais continues. La Palestine historique a toujours été un espace pluriel. Plus encore, la génétique et la démographie historique invalident l’instrumentalisation de l’origine. Les Juifs ashkénazes, principal groupe fondateur d’Israël, sont le fruit d’une diaspora complexe, mêlant une très faible origine levantine à des métissages significatifs avec les populations européennes. À l’inverse, les études montrent que les Palestiniens arabes descendent en grande partie des habitants autochtones de la région (qu’ils aient été païens, juifs ou chrétiens), arabisés au fil des siècles. Leur présence n’est donc ni importée ni récente, mais le produit d’une continuité démographique profonde, systématiquement niée par le récit colonial.

C’est pourtant ce récit qui sert aujourd’hui à justifier l’injustifiable sur le plan juridique. Le statut de la Cisjordanie est sans ambiguïté : c’est un territoire occupé militairement depuis 1967. À ce titre, il est régi par la Quatrième Convention de Genève, dont l’Article 49 interdit explicitement le transfert de la population civile de la puissance occupante vers ce territoire. Cette illégalité fondamentale a été réaffirmée à de multiples reprises par le Conseil de sécurité de l’ONU, notamment par la Résolution 2334 (2016), et par un avis consultatif de la Cour internationale de Justice (2004). Les colonies ne sont pas une « dispute » politique, mais un crime de guerre au regard du droit international établi.

Le mécanisme de légitimation repose sur un détournement du langage. L’occupation devient un problème de « sécurité ». La colonisation est rebaptisée « implantation naturelle » ou « développement ». L’annexion de facto se pare des atours de la « rédemption nationale ». Ce glissement sémantique opère un renversement où la force crée le droit, et où l’exception coloniale prétend se substituer à la règle universelle.

Les conséquences de cette impunité sont graves et structurantes. En créant des faits accomplis irréversibles sur le terrain, cette politique sape délibérément toute possibilité d’une solution viable à deux États, condamnant les deux peuples à un conflit perpétuel. Elle instaure un régime de ségrégation systématique en Cisjordanie, où deux populations vivent sous deux ensembles de lois distincts : le droit civil israélien pour les colons, et la loi militaire pour les Palestiniens. Cette réalité, documentée par des organisations israéliennes de défense des droits humains comme B’Tselem et Yesh Din, est qualifiée par un nombre croissant d’experts internationaux et d’instances juridiques de régime d’apartheid.

Au final, la question posée est fondamentale : le droit international a-t-il encore une force contraignante, ou n’est-il qu’un instrument sélectif au service des puissants ? Tant que la communauté internationale se contentera de déclarations de principe sans conséquences face à ces violations, tant que l’histoire continuera d’être instrumentalisée pour effacer la présence et les droits d’un peuple, et tant que la colonisation sera présentée comme un acte de mémoire, la paix restera impossible. Cette impasse n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un choix politique délibéré qui bafoue, chaque jour un peu plus, l’histoire, le droit et les principes élémentaires de justice.

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