Trop c’est trop ! En ces moments de souffrances, des propos tenus en occident éloignent de la paix, ils font du mal car injustes, tendancieux, polémiques et haineux. In fine, chaque partie a beau expliquer, justifier, en réalité le fait est, qu’un seul reproche est fait à la partie adverse, c’est celui d’exister. La haine a dévoilé la face hideuse d’intellectuels réputés. Que de déceptions en série, qui ne nous aident pas à supporter les atrocités qui nous hantent dans une actualité tragique… Chacun s’ancre dans son camp, un nécessaire dialogue a été rendu impossible par l’aveuglement des uns et des autres. Une ambiance psychogène empoisonne notre quotidien.
Ainsi dans une rubrique en date du 12/11/2023 de l’hebdomadaire Le Point, intitulée Lettre du Maghreb – Benoit Delmas publie sous le titre Les « Marches de la Discorde » un article qui commence ainsi « Quand, à Paris, on marche contre l’antisémitisme, au Maroc ou en Tunisie, on manifeste en faveur de Gaza et des Palestiniens. Un point de rupture. ».
En préambule, disons qu’il est regrettable de constater qu’en tant que maghrébins, avant d’aborder un débat, nous sommes mis sur le banc des accusés uniquement à cause de nos origines. Alors essayons de lever certaines ambiguïtés. Comme des milliers d’autres maghrébins, j’ai lutté, je lutte et je lutterai avec conviction et sans réserve contre toutes les formes de racisme et d’exclusion. Revisiter l’Histoire de l’antisémitisme éviterait à certains bavards de dire des bêtises. L’antisémitisme, qui est la haine du juif, est une forme très particulière de racisme. Ce mythe du juif transnational, complotiste, puissant, riche, est encore bien enraciné dans toutes les sociétés. Nous ne sommes pas dupes, la lutte contre l’antisémitisme ne peut pas être totalement assimilée à la lutte contre le racisme, c’est évident, le nier c’est renoncer à le combattre. Ce qui est arrivé aux juifs d’Europe durant la Shoah est une honte pour toute l’Humanité, une blessure que rien ne pourra jamais réparer. Donc cette façon d’insinuer que tous les arabes seraient antisémites est une insulte. Il est de même stupide de nier la montée de l’antisémitisme dans le monde arabe et dans les pays du sud. Une situation inquiétante dont il faut prendre très au sérieux.
Frantz Fanon qui s’adressait aux noirs disait « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ». Nous en sommes conscients. En effet, il n’échappe à personne que les Zemmour et autres néofascistes héritiers de Maurras ont beau faire semblant, leur antisémitisme est ancré au plus profond de leur cerveau reptilien. Une idéologie qui n’a qu’un moteur la haine de l’autre. Aujourd’hui ils ne peuvent plus s’en prendre ouvertement aux juifs, ils leur restent les musulmans pour se défouler. Edouard Drumont, Charles Maurras et même un certain Auguste Blanqui sont leurs maîtres à penser pas les nôtres ? Le rejet par Mohamed V et Bourguiba de la loi du 3 octobre 1940 « portant statut des Juifs », alors que le Maghreb était alors encore colonisé et que Laval et Pétain dirigeaient la France n’est pas suffisamment rappelé. Logiquement, juifs et arabes devraient unir leurs efforts pour lutter contre ces fléaux qui reviennent en force et qui gangrènent nos sociétés.
Autre ambiguïté à lever : les prises d’otages et les meurtres de civils ne sont pas nos valeurs. Nous clamons haut et fort notre refus de ces crimes contre l’humanité d’où qu’ils viennent. Beaucoup l’ont fait mais leurs voix n’ont pas été relayées par les médias.
Alors Mr Delmas, marcher pour la Palestine au Maghreb serait selon vous un point de rupture entre le Maghreb et la France ? Espérons que vous n’insinuez pas que tous ceux qui soutiennent les Palestiniens sont des antisémites ? Ces amalgames qui assimilent tous les défenseurs de la cause palestinienne à des antisémites, donc défenseurs des terroristes, sont d’odieux mensonges. Ces procès d’intention faits à des citoyens pacifiques qui ont une opinion différente de la vôtre, sont repris sans discernement par des personnalités connues. Dans ce contexte assimiler la dénonciation des crimes de guerre du gouvernement d’extrême droite Israélien à une manifestation d’un antisémitisme est profondément injuste.
Mais au fond quelles sont les racines du problème ? Peut-on s’interroger sur la légitimité pour les colonisés de faire la guerre à une force occupante ? Une guerre par définition toujours asymétrique. En règle générale l’occupant dispose d’une armée puissante et il représente la lutte contre l’occupation comme des actes terroristes. Ce n’est pas toujours faux, souvenons-nous de l’attentat de l’hôtel King David à Jérusalem en Juillet 46 qui a fait 91 morts et 46 blessés. Mais dans ce cas, quelles doivent être les limites à ne pas dépasser pour celui qui ne dispose ni d’avions de combat, ni de tanks ? Un dilemme horrible.
Les faits rien que les faits. Je ne me hasarderai pas à essayer de comprendre les motivations des occidentaux lors de la création d’Israël, mais il est évident qu’actuellement présenter le conflit comme un affrontement civilisationnel ou religieux est une manœuvre, une manipulation, c’est malhonnête. Les lectures, diamétralement opposées des faits, sont destinées à semer le doute sur la légitimité de la lutte pour les droits légitimes des palestiniens à avoir un État. C’est une guerre de territoire entre deux forces, entre une puissance nucléaire occupantes et des organisations qui luttent pour l’indépendance. Elles représentent plusieurs tendances idéologiques, du communisme à l’islamisme, toutes ne sont pas fréquentables, c’est évident aussi. Faire de ce conflit une guerre de civilisation, est une ignominie, c’est faire le jeu des extrémistes.
Un des classiques dans l’histoire du colonialisme est d’inverser les rôles : Le colonisé se transforme dans l’imaginaire collectif en oppresseur barbare et le colon, vecteur de civilisation, une victime. Depuis 75 ans, deux entités se font la guerre pour une terre. Pour preuve, l’accélération depuis le 7 octobre des implantations en Cisjordanie occupée. Certains experts internationaux des plus modérés osent employer le terme nettoyage ethnique. Ce qui se passe en Cisjordanie occupée est l’illustration même que la cause palestinienne est une et indivisible.
La grande parade médiatique a été de qualifier ce conflit de croisades anti-occidentales. Cette dernière guerre aura eu au moins un mérite, faire tomber les masques. Croisades anti-occidentales, guerre de civilisation, des qualificatifs abjects, des amalgames grotesques. Ces affirmations ont été diffusées par l’extrême-droite et malheureusement reprises sans précautions par des médias aux mains de grosses fortunes qui et au-delà de cette guerre, s’acharnent à acquérir des médias et à imposer de force leurs idées fascisantes aux journalistes de ces médias.
Il est vrai que, comme dans toutes les guerres, la haine de l’autre a pris toutes les formes. Les dérives sont des deux côtés. Elles sont laides, hideuses, racistes, inqualifiables. Chacun dans sa logique guerrière a développé un argumentaire et sa propagande. On déshumanise l’ennemi pour légitimer son élimination. Cette face hideuse de deux peuples qui ont vécu ensemble en bonne intelligence depuis des siècles, nous fait tellement mal. Comment peut-on parler de clivage civilisationnel alors qu’arabes et juifs sépharades ont la même culture par exemple ? Ce conflit n’est pas un bras de fer entre le bien et le mal, entre la démocratie et la barbarie. Une opposition entre l’occident et l’orient, un conflit Nord-Sud. Une opposition de valeurs. Rien de tout cela et le présenter comme une lutte entre l’humanisme occidental et l’obscurantisme oriental est une forme de racisme. Ces insinuations transparaissent entre les lignes de nombre d’éditoriaux et d’écrits. Les Zemmour et Le Pen et autres xénophobes, islamophobes n’ont pas raté cette une occasion pour se lâcher et déverser toute la haine qu’ils avaient sur le cœur. Qualifier ce conflit de guerre civilisationnelle est destiné à s’attirer la sympathie d’une frange de la population brouille toutes les cartes de lecture, c’est une façon de faire passer l’occupation des terres palestiniennes au second plan.
Je dis à mes amis juifs « Ne vous trompez pas quand vous entendez dire du mal des Arabes, dressez l’oreille, on parle à nouveau de vous ». L’extrême droite qui soi-disant se dresse aujourd’hui pour défendre Israël, le fait par calcul et non par conviction.
Mais tout n’est pas faux dans les affirmations de Monsieur Delmas, rupture il y a certainement, mais elle va bien plus loin que le proche orient. Elle est et sans prétendre être exhaustif, entre l’ensemble de l’Afrique francophone et la France. C’est un euphémisme que de dire que les tensions sont palpables.
Certains déclarent candidement qu’il ne faut pas importer ce conflit en Europe ? Les multiples manifestations hebdomadaires à Tunis ou Casablanca mais aussi à Paris, Marseille, Bordeaux, Lyon, Londres, Stockholm, Montréal, Boston, New York, Bruxelles, Glasgow…sont la preuve que ce conflit est présent dans toutes les familles politiques. C’est un point de clivage mondial. Dans le climat actuel, c’est faire fausse route que de l’ignorer. Mais où donc se situe la rupture ? Jusqu’à quand allons-nous faire semblant d’ignorer une réalité qui saute aux yeux ? Le Président Macron l’a affirmé clairement haut et fort « la colonisation est un crime contre l’humanité ». Alors peut-être pour parler de paix devrions-nous commencer par méditer sur cette vérité ? La vérité est que la politique israélienne d’occupation des territoires réveille toutes les frustrations au sud, celle des ex-colonisés. Elle ravive les colères et rappelle un passé douloureux. Cette même politique a coupé la route vers la paix.
C’est dans ce contexte que les pays européens durcissent leur politique migratoire. Les propos anti-immigrés, le centième projet de lois contre l’immigration, les milliers d’articles de presse partisans, les émissions télévisées où on oublie de contextualiser les choses, le refus de créer un musée de la colonisation, l’hystérie médiatique autour de la viande Halal, les salles de prière, les tenues vestimentaires, foulards, burkinis, abayas…Alors que d’autres tenues aussi visibles ne suscitent aucune réaction, des détails qui jettent de l’huile sur le feu.
Ce conflit est en train de disséminer la haine entre le nord et le sud. On change d’ennemi mais le processus est le même. Un petit glissement et voilà que l’arabe prend la place du juif dans leurs formules langagières. Sous couvert de lutte contre l’islamisme les propos anti-islam s’étendent dans les médias comme des tâches d’encre sur un buvard. Comment continuer de faire semblant de l’ignorer, on glisse subtilement dans les propos, d’islamisme à islam puis à musulmans. L’islamophobie exprimée dans les médias n’attire même plus l’attention. Elle a été banalisée puisqu’il est légitime de tuer les méchants. De façon inconsciente, beaucoup sont persuadés que des hordes de Sarrasins sont à leurs portes.
Le sabordage des initiatives de paix, n’est pas le fait du hasard. La communauté internationale et en particulier les Etats-Unis portent une lourde responsabilité dans ce drame. Les faits sont têtus. Des centaines de résolutions du conseil de sécurité des Nations-Unis non respectées le prouvent, l’occupation des territoires et ce qu’il faut bien appeler le refus de la paix.
Le piège tendu à Yasser Arafat par Ehud Barak et Bill Clinton à Camp David en Juillet 2000 (dixit Charles Enderlin) en est une des illustrations. Le communiqué unilatéral fait par les Israéliens alors que la délégation palestinienne était dans l’avion sur le chemin du retour est une violation flagrante de l’engagement des américains et des israéliens de ne pas communiquer sur la teneur des discussions lors du sommet. Alors que Arafat et toute la délégation palestinienne était dans l’avion sur le chemin du retour, une armée de communicants, logées discrètement depuis le début des négociations dans un immeuble, loué à cet effet par les israéliens s’est chargée de diffuser à tous les médias du monde un communiqué qui affirme que Arafat a rejeté une offre historique. Une dépêche qui a pris comme un feu de paille et c’est devenu une vérité. On sait aujourd’hui qu’aucune offre n’a été faite aux Palestiniens.
« L’échec du Sommet de Camp David est à mettre sur le compte du parti pris pro-israélien du médiateur américain ainsi que des louvoiements d’Ehud Barak et de ses négociateurs ». En 2008 à Annapolis, les américains ont adopté la même politique en menaçant Mahmoud Abbas. Inutile de revenir sur les accords de Madrid et d’Oslo.
Comme le font toutes les puissances coloniales, pendant des années Netanyahu avec la complicité des Etats-Unis a joué la carte de diviser pour régner. Il a financé ou fermé les yeux sur le financement du Hamas par le Qatar. Le quotidien Haaretz paru le 9 octobre 2023 reprend les propos tenus en 2019 par Netanyahu lors d’une réunion du Likoud « Quiconque veut contrecarrer la création d’un État palestinien doit soutenir le renforcement du Hamas et transférer de l’argent au Hamas. Cela fait partie de notre stratégie ». Le politologue français Gilles Kepel ne dit pas autre chose. Une politique à courte vue, une insulte de l’avenir, une erreur historique qui n’étonne pas d’un fasciste.
Les déceptions s’enchaînent, les « sages » se sont transformés en va-t’en guerre. Chems-Eddine Hafiz recteur de la Grande Mosquée de Paris rappelle judicieusementdans une tribune du Monde en date du 15 Novembre 2023 « Il est des moments, dans la vie d’une nation, où il devient urgent de réfléchir avant d’émettre des déclarations qui se veulent porteuses de vérités absolues, quand elles masquent en réalité des jugements intéressés. Nous vivons un de ces moments. »
Des deux côtés de la Méditerranée, la sagesse aurait voulu que des discours plus équilibrés soient tenus, malheureusement les belles intentions n’ont pas résisté à un communautarisme identitaire destructeur. Forces d’occupation sionistes, terroristes, barbaries, animaux humains… Les mots ont un sens. Cette ambiance psychogène n’autorise pas les prises de positions haineuses, surtout de la part d’artistes, hommes de lettres, sportifs connus. C’est irresponsable. Il y a tromperie, le visage connu utilise sa notoriété pour semer la discorde, la colère et donc la violence et pas qu’au Moyen-Orient.
Jacques Attali, un sage, nous montre la voie pour une paix juste et durable « Le moment est venu d’en appeler à une grande conférence de la paix qui proposera la création d’un État palestinien démocratique, une reconnaissance réciproque et un grand plan de reconstruction de la région de type plan Marshall. »
Laisser un commentaire