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“Hard Power” israélien: David contre Goliath.

En tant que médecin, je considère la préservation de la vie humaine comme une valeur suprême. En ces temps de violence et de destruction, il est plus important que jamais de ne pas perdre de vue que chaque vie humaine perdue, qu’elle soit israélienne ou palestinienne est une tragédie. La souffrance, que ces drames occasionnent, doit être respectée, et il est important de se rappeler que ceux qui ont arraché ces vies ne sont pas des héros, mais des meurtriers. Deux peuples qui sont condamnés à vivre ensemble et dont les dirigeants font tout pour commettre l’irréparable, s’entretuent, mais pas à armes égales.

Le soft power israélien

Le conflit à Gaza est marqué par des asymétries manifestes, notamment sur le plan militaire. La puissance militaire israélienne surpasse largement celle des Palestiniens et de toutes les armées régionales. Cette disparité est incontestable, que ce soit pour l’armement classique ou a fortiori pour la force nucléaire. Israël ne s’en cache d’ailleurs pas qui – par la voix de ses porte-paroles et dans toutes les langues imaginables histoire d’être bien entendu – répète à l’envi que ce qui est arrivé à Gaza peut tout à fait se produire au Liban. Gaza ou le showroom de la dévastation que l’État hébreu est capable de semer dans la région. Sans compter qu’Israël nous a habitués à tester ses dernières armes dans l’enclave palestinienne. “Testé à Gaza” pourront arguer les Israéliens quand il s’agira de commercialiser leurs dernières armes. 

Une autre asymétrie, moins abordée, concerne la puissance du « soft power » israélien. La mise en avant de la culture, de l’éducation de qualité, de la diplomatie, de la vie politique, de la liberté des médias – autant d’éléments qui distancient considérablement les Palestiniens de Gaza des Israéliens – est une arme. Ces éléments ont un impact sur les opinions publiques mondiales. Et c’est le but. Par le tourisme, la musique, l’archéologie, le sport, ou encore la cuisine, le tout jeune État d’Israël cherche à s’ancrer dans l’histoire mais surtout dans les mémoires.  A titre d’anecdote, lors de mon dernier voyage aux États-Unis, j’ai découvert que la chakchouka, plat tunisien typique bien connu, était très appréciée des Américains, et à ma grande surprise, mon interlocutrice a tenté de m’expliquer que c’était un plat israélien, tout comme les falafels ou le hummus. Se rendre “friendly” à des milliers de kilomètres du fracas des bombes, il est là aussi le “soft power” israélien. 

Pas besoin d’être un grand communicant pour savoir qu’une fois que vous avez gagné la sympathie des masses et donc leurs cœurs, car c’est bien de cela qu’il s’agit, elles seront plus enclines à tendre l’oreille. A vous écouter. Et des choses, Israël en a beaucoup à dire au point que cela porte un nom : la “hasbara”, terme hébreu passé désormais dans le langage courant depuis les attaques du 7 octobre. Il désigne les efforts réalisés par les Israéliens et leurs partisans pour faire porter la bonne parole de l’État hébreu dans le monde. 

Les mercenaires de la désinformation au service du soft power 

A l’heure du numérique, ces techniques ne cessent de se perfectionner. Les start-ups israéliennes, souvent issues de cercles d’amis formés à l’armée, opéraient dans une relative discrétion jusqu’au jour où le groupe « Story Killers » (un groupe de journalistes représentant une vingtaine de journaux dont le journal Le Monde) mène une enquête approfondie sur les mercenaires de la désinformation dans le monde. Les conclusions, rendues publiques cette année, sont simplement sidérantes, des entreprises israéliennes spécialisées dans la désinformation et l’influence, comme Team Jorge et Percepto, ont été créées par d’anciens membres du renseignement et des forces armées israéliennes, avec l’appui des organes officiels de l’État. Ces entreprises, considérées comme des leaders mondiaux dans ce secteur, se sont spécialisées dans la manipulation de l’opinion en ligne.

Un scandale qui rappelle celui qui a suivi les révélations sur le rôle central de l’entreprise « NSO Group » et son fameux logiciel de surveillance Pegasus qui avait servi notamment à mettre sur écoute les téléphones portables de nombreux dirigeants, dont le Président Macron ou Angela Merkel, l’ancienne chancelière allemande. Ironie de la situation actuelle, beaucoup de ces dirigeants et élus espionnés et alors que Gaza reste complétement verrouillée et inaccessible aux médias, ont dépensé des millions de dollars en communication et en voyages se transforment ainsi en VRP (voyageur, représentant et placier) d’Israël.

Fondée en 2009, NSO a bénéficié de l’expansion des relations diplomatiques israéliennes, jouant un rôle crucial dans la diversification des alliances du pays. L’utilisation de Pegasus par des États tels que l’Inde, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite souligne la convergence entre le commerce de NSO et la diplomatie et l’armée israélienne. Israël met à la disposition des régimes autoritaires, moyennant finances, ces technologies pour réprimer les opposants et les défenseurs des droits de l’homme qui, par ailleurs, lui sont souvent farouchement opposés. Cette approche a atteint son apogée dans le golfe Persique, renforçant les relations sécuritaires entre Israël et les États du Golfe, principalement dirigées contre l’influence de l’Iran et de la Turquie. 

Longtemps, l’opinion publique mondiale a eu une image angélique d’Israël, considéré comme un petit pays en danger, un îlot de démocratie, cerné par 400 millions d’Arabes, ennemis sanguinaires. D’autres avancent l’argument selon lequel Israël, en tant que « seule démocratie de la région », mène une guerre défensive contre des groupes utilisant les civils comme boucliers humains. C’est l’Occident contre l’Orient, la lumière et la démocratie contre les ténèbres et les dictatures. Le soft power israélien met en avant la protection des droits des minorités au sein de la population israélienne, la liberté d’expression, le civisme. Pourtant dans l’arrière-cour, les choses sont moins respectables. 

La guerre actuelle à Gaza (trop souvent dénommée non sans arrières pensées “Opération de Tsahal à Gaza”) a mis en lumière l’énorme fossé entre deux groupes humains qui vivent côte à côte. Ceux qui étaient là avant et ceux qui sont arrivés au début du siècle dernier pour les remplacer, eux à qui la fameuse “hasbara” de l’époque a répété à l’envi qu’ils allaient s’établir sur “une terre sans peuple”, eux le “peuple sans terre”. Dans les années 80, des historiens appelés les Nouveaux Historiens israéliens ont cherché à rétablir certaines vérités historiques. En tant qu’universitaires et historiens israéliens, ils ont donc examiné les circonstances entourant la guerre de 1948 et ont essayé d’approcher la vérité sur des aspects controversés tels que l’expulsion massive de 750 000 Palestiniens, ou les conditions de la création de l’État d’Israël et les actions des dirigeants sionistes de l’époque en remettant en question certains aspects de la version officielle de ces événements. Autant de vérités que, déjà à l’époque, le soft power israélien a travesti et a réussi à faire admettre à l’opinion publique mondiale une version tronquée des faits.

Cette guerre révèle le fossé énorme qui existe entre le quotidien de la société israélienne et celui de la société palestinienne. Les élans de sympathie ici et là ne doivent pas nous tromper. Rares sont ceux en Occident qui s’identifient aux Palestiniens, alors que l’image de l’Israélien moderne et ouvert sur le monde trouve davantage d’écho en Occident. Le résultat d’une puissance de feu incommensurable mais aussi d’une communication rondement menée.

Jusqu’à quand la puissance du soft power israélien réussira-t-elle à camoufler ces réalités et jusqu’à quand le monde dit « libre » va-t-il continuer à ignorer les souffrances d’un peuple réduit à l’errance depuis 75 ans ? Le reste du monde restera-t-il longtemps insensible aux dizaines de vies palestiniennes perdues chaque jour ? Le grand philosophe chrétien Charles Péguy ne disait-il pas qu’“Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit” (Notre jeunesse, 1910).

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