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Quand l’histoire se répète

De Sabra et Chatila à Gaza

« Ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter. » — George Santayana

1982 – Le prélude d’un massacre

Il y a plus de quarante ans, en septembre 1982, deux camps de réfugiés palestiniens à Beyrouth — Sabra et Chatila — furent le théâtre d’un des massacres les plus sanglants de l’histoire moderne du Proche-Orient. Du 16 au 18 septembre, entre 800 et 2 000 civils palestiniens, selon les estimations (dont celles de la Croix-Rouge et d’Amnesty International), furent assassinés par des miliciens libanais membres des Forces libanaises (phalangistes chrétiens), alliés de facto à Israël dans le contexte de la guerre civile libanaise.

Ce drame intervient dans le sillage de l’« Opération Paix en Galilée », lancée en juin 1982 par le ministre israélien de la Défense, Ariel Sharon, avec l’objectif officiel de repousser les tirs de roquettes de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) depuis le Sud-Liban. L’opération se transforme rapidement en invasion à grande échelle, culminant avec l’encerclement de Beyrouth Ouest.

Après des semaines de siège, un accord international est conclu sous l’égide des États-Unis. L’OLP accepte de quitter Beyrouth, sous la garantie que les civils palestiniens restés dans les camps seront protégés. Quelques jours plus tard, l’assassinat du président élu libanais Bachir Gemayel, allié de Tel-Aviv, est perçu comme une provocation majeure. C’est dans ce climat tendu que les phalangistes pénètrent dans les camps, avec la complicité passive, voire active, de l’armée israélienne, qui avait pris le contrôle de la zone.

Des fusées éclairantes israéliennes illuminent les ruelles sombres, permettant aux miliciens de procéder aux exécutions systématiques. L’armée israélienne boucle le périmètre, bloque les issues et laisse faire.

72 heures de terreur

Pendant trois jours, les camps deviennent un enfer à huis clos. Des témoignages et rapports internationaux font état de viols, tortures, mutilations, et assassinats de masse. Les victimes sont majoritairement des civils : femmes, enfants, personnes âgées. Il ne s’agit pas d’un affrontement militaire, mais d’un acte de vengeance politique déguisé en opération sécuritaire.

Des journalistes et écrivains présents sur les lieux après les faits — dont Jean Genet et Robert Fisk — décrivent des scènes d’une horreur indicible. Le reporter Sorj Chalandon, qui couvrait le Liban pour Libération, confiera plus tard : « J’aurais préféré être aveugle ; j’avais deux yeux en trop. »

Impunités et silences officiels

Face à l’indignation internationale, Israël institue une commission d’enquête interne : la Commission Kahan. Son rapport conclut que l’armée israélienne porte une « responsabilité indirecte » dans le massacre, et recommande la démission d’Ariel Sharon. Ce dernier quittera le ministère de la Défense, mais poursuivra sa carrière politique jusqu’à devenir Premier ministre en 2001.

Aucune juridiction internationale ne poursuivra les auteurs du massacre. Les miliciens libanais responsables ne seront jamais jugés. Ce vide judiciaire a renforcé un sentiment d’impunité durable, où les violations massives des droits humains ne débouchent sur aucune conséquence concrète.

Gaza 2023–2024 – Une continuité tragique

Plus de quatre décennies après Sabra et Chatila, les mêmes scènes de terreur et de désolation refont surface à Gaza. À partir du 7 octobre 2023, la région est plongée dans un conflit d’une intensité sans précédent. L’opération militaire israélienne lancée en réponse à l’attaque du Hamas provoque une destruction massive de l’enclave palestinienne : bombardements indiscriminés, quartiers rasés, écoles de l’UNRWA visées, hôpitaux hors service, famine endémique.

Selon les données des Nations unies et de l’OMS, plus de 65 000 personnes ont été tuées à Gaza, dont une majorité de femmes et d’enfants. Plus de 70 % des habitations sont détruites ou inhabitables. Des experts de l’ONU ont qualifié la situation de catastrophe humanitaire et de crise du droit international humanitaire.

Les mots changent — « frappes ciblées »« légitime défense »« dommages collatéraux » — mais la méthode reste : la vie palestinienne ne semble compter qu’une fois éteinte, et encore, selon des critères fluctuants. Le droit international est invoqué à géométrie variable, au gré des intérêts géopolitiques.

Mémoire comme acte de résistance

Se souvenir de Sabra et Chatila, ce n’est pas entretenir une douleur passéiste ; c’est refuser l’amnésie que produit l’impunité. C’est reconnaître les schémas qui se répètent — militarisation des conflits, punition collective, silence diplomatique — pour mieux les dénoncer.

La mémoire n’est pas un fardeau, c’est un outil politique. Tant que les victimes d’hier n’auront pas obtenu justice, celles d’aujourd’hui continueront à tomber dans l’indifférence. Gaza brûle, et ce n’est pas une image : c’est une réalité que confirment chaque jour les rapports d’ONG, de journalistes indépendants, d’agences onusiennes.

Se souvenir, c’est déjà résister. Résister, c’est déjà semer l’idée d’un futur qui refuse la répétition des horreurs passées.

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