« Le journal d’un prisonnier », paru le 10 décembre 2025 chez Fayard (groupe Bolloré), n’est pas un témoignage. C’est un dispositif de campagne. L’ancien président, libéré le 10 novembre après trois semaines à la Santé, ne publie pas pour « livrer une réflexion sur le pouvoir et la résilience », comme le suggèrent les pages Amazon. Il publie parce que son appel dans l’affaire libyenne est prévu du 16 mars au 3 juin 2026. Ce livre constitue la première phase de sa défense publique.
Moins de 24 heures après la sortie, Sarkozy enchaîne les séances de dédicaces : Paris (10 décembre), Marseille (11 décembre), Cannes et Menton (12 décembre), Neuilly-sur-Seine (13 décembre), Metz et Versailles (16-17 décembre). Ce n’est pas une promotion littéraire, c’est une reconquête territoriale. Son passage à Menton n’est pas anodin : son fils Louis y est candidat aux municipales. Le livre devient un véhicule politique et dynastique.
Dès le 10 décembre, le fact-checking démontre la distance entre le récit et la réalité. La cellule de 12 m² décrite par Sarkozy est en réalité une cellule pour personnes à mobilité réduite de 15 m², occupée seule. Les « plus de 1 000 personnes » massées devant chez lui ? Entre 100 et 200, selon les journalistes présents. Il affirme que sa condamnation a été prononcée « en l’absence de preuves ». Or, le jugement mentionne déplacements en Libye et transferts de fonds. Il compare son sort à celui de Dreyfus, en omettant que sa Légion d’honneur n’a jamais été liée à « l’affaire Human Bomb ».
Le phénomène Sarkozy s’inscrit dans une stratégie éditoriale plus large. Fayard, groupe Bolloré, promeut des ouvrages politiques à fort potentiel médiatique mais à faible densité intellectuelle. Jordan Bardella publie Ce que veulent les Français le 29 octobre 2025, un an après Ce que je cherche (2024, 200 000 exemplaires). Marine Le Pen n’y est mentionnée qu’une seule fois en 400 pages. Philippe de Villiers multiplie les essais (Populicide, 2025, 56 000 exemplaires en trois semaines ; Mémoricide, 2024, 230 000 exemplaires) avec des titres martiens mais des contenus redondants. Éric Zemmour, avec La messe n’est pas dite (2025), poursuit sa série de polémiques répétitives, déjà amorcée avec Le Suicide français (2014, 480 000 exemplaires). Les mêmes théories du complot, les mêmes attaques contre « le mondialisme », sans source ni argumentation. L’Humanité résume le phénomène : « Livres de Bardella et Zemmour : deux faces d’une même pièce », illustrant une extrême droite qui joue la comédie intellectuelle pour masquer le vide de sa proposition.
Le contrôle éditorial s’inscrit dans une logique de capital et d’influence. Fayard appartient à Vincent Bolloré, qui contrôle aussi CNews et Europe 1. Le succès commercial du livre de Sarkozy (près de 100 000 exemplaires) résulte moins d’un intérêt littéraire que de la puissance d’un système de diffusion : plateaux télévisés, interviews, publicité ciblée sur les réseaux sociaux. Pendant ce temps, des auteurs critiques restent invisibilisés.
Ce livre illustre ce que l’on pourrait appeler la « censure par saturation ». Pas besoin d’interdire d’autres voix : un narrateur unique occupe l’espace, propulsé par des réseaux mêlant finance, médias et politique. La question n’est pas le contenu, mais ce qu’il occulte : la justice sociale, les dérives du pouvoir, les angles morts de la démocratie.
Nicolas Sarkozy n’a pas écrit pour comprendre son épreuve. Il transforme trois semaines de détention en 216 pages de capital politique. Chaque déplacement, chaque séance, chaque intervention médiatique sert un objectif électoral ou symbolique.
L’édition, dans ce contexte, n’est plus un contre-pouvoir. Elle devient un prolongement des pouvoirs économiques et politiques qu’elle devrait interroger. Le livre de Sarkozy en est l’exemple le plus éclatant. Il montre que l’espace culturel peut être instrumentalisé pour transformer un événement judiciaire en opération de reconquête politique.
À l’heure où la démocratie a besoin de transparence et de débats nourris, il est urgent de rappeler : le succès médiatique d’un ouvrage ne garantit ni rigueur, ni profondeur, ni vérité. L’édition peut devenir un outil de manipulation. Le livre-prétexte de Sarkozy en est la preuve éclatante.
Le tome 2 sera certainement au moins aussi interessant puisqu’il aura plus de temps pour l’écrire.
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