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Cinquante six mois de souffrance et d’espoir 

La révolution syrienne a marqué un tournant décisif sur les plans politique, social et culturel, dans une société longtemps soumise à des décennies de répression. Les cinquante-six mois de guerre civile qui l’ont suivie ont entraîné la destruction d’un patrimoine millénaire, illustrant les dynamiques complexes d’un soulèvement qui a non seulement redéfini la société syrienne, mais a également mis en avant les vulnérabilités structurelles du régime d’Assad.

Conflit et pertes humaines

De 2011 à 2024, le conflit syrien a causé plus de 500 000 morts, selon plusieurs organisations non gouvernementales. Parmi ces victimes, près de 14 700 enfants ont été tués ou blessés depuis le début des hostilités. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme estime qu’au cours de la première décennie, plus de 306 000 civils ont perdu la vie, représentant une moyenne de 83 civils par jour.

Fuite de Bachar al-Assad

Le 8 décembre 2024, Bachar al-Assad a quitté son poste à la suite d’une offensive décisive des forces rebelles. Cette démission a été confirmée par le ministère russe des Affaires étrangères, suivie de son exil. Les rebelles ont alors pris le contrôle de la capitale, mettant un terme à un règne familial de plus de cinquante ans.

Conséquences humanitaires

Le conflit a provoqué le déplacement de la moitié de la population syrienne, avec environ 13 millions de personnes contraintes de fuir leur domicile. Près de la moitié de ces déplacés se trouvent encore à l’intérieur des frontières du pays.

Réformes économiques et juridiques

Le nouveau gouvernement syrien a annoncé des réformes économiques visant à abolir les politiques socialistes de l’ère Assad. Cela inclut la privatisation des actifs étatiques, l’encouragement des investissements étrangers et le renforcement du commerce international. Asaad al-Shaibani, ministre des Affaires étrangères, a souligné l’importance de réformes juridiques pour attirer les investisseurs étrangers et encourager le retour des expatriés syriens.

Réformes des forces de sécurité

Les nouvelles autorités syriennes s’efforcent de réformer les forces de police en intégrant des principes islamiques, dans le but d’instaurer la moralité et de combler le vide sécuritaire laissé par le départ de Bachar al-Assad. Cette initiative vise à assurer la stabilité et à regagner la confiance du public, bien qu’elle soulève des craintes de divisions dans une société déjà diversifiée.

Gel des avoirs liés à l’ancien régime

Le 23 janvier 2025, la Banque centrale de Syrie a ordonné aux banques commerciales de geler tous les comptes associés à l’ancien régime de Bachar al-Assad, ciblant notamment le groupe Katerji, connu pour ses activités dans le commerce pétrolier syrien.

Engagements internationaux

Karim Khan, procureur en chef de la Cour pénale internationale, a rencontré le nouveau dirigeant syrien, Ahmed al-Sharaa, pour discuter du soutien de la CPI dans les efforts visant à poursuivre les membres du régime déchu pour les crimes commis durant le conflit.

Un gouvernement de transition s’efforce de reconstruire la Syrie, mais ses premières décisions suscitent à la fois espoirs et inquiétudes. Si l’appel à la réconciliation nationale et au désarmement est réconfortant, l’introduction potentielle de la loi islamique dans les institutions étatiques préoccupe une partie de la population.

Historiquement on retrouve le régime répressif durable de Hafedh al-Assad, puis de Bashar, a perduré grâce à plusieurs mécanismes :

– Confessionnalisation du pouvoir : La domination des Alaouites au sein de l’armée et des services de sécurité a permis un contrôle strict du régime.

– Violence et idéologie autoritaire : Le parti Baath, avec son idéologie d’“arabité absolue”, a légitimé des pratiques autoritaires, écartant toute forme d’opposition.

– Fragmentation sociale et communautarisme : Le régime a exploité les divisions confessionnelles pour affaiblir la cohésion sociale et empêcher l’émergence d’une opposition organisée.

De plus :

– Personnalisation du pouvoir : Le président était perçu comme la seule source d’autorité, le pouvoir se transmettant de manière héréditaire.

– Alliance avec une bourgeoisie opportuniste : Une élite économique, souvent confessionnelle, soutenait le régime en échange de privilèges.

La révolution syrienne : une rupture historique

S’inscrivant dans le sillage des printemps arabes, la révolution syrienne a été une tentative sans précédent de transformation politique et sociale, mobilisant des centaines de milliers de Syriens dans une expérience morale et politique.

Le mouvement a initialement fait émerger des identités locales et individuelles, longtemps étouffées. Des jeunes insurgés, intellectuels et activistes ont documenté les événements, créant une archive collective qui s’opposait à la narration contrôlée par le pouvoir. Ce mouvement a démocratisé l’accès à la politique, défiant l’élitisme autoritaire du régime d’Assad.

Cependant, cette révolution a rapidement été confrontée à une répression brutale orchestrée par les milices loyalistes, les chabbîha, connues pour leur cruauté. Ces groupes paramilitaires se sont engagés dans des activités criminelles, bénéficiant de la protection des forces de sécurité, illustrant l’hostilité du régime envers la société.

L’intervention de puissances étrangères, notamment la Turquie, l’Iran, Israël et certaines monarchies du Golfe, a aggravé la situation. Les interventions militaires des pays occidentaux ont été limitées, n’impactant pas le cours du conflit.

Les dynamiques de radicalisation et de nihilisme

Trois facteurs principaux ont alimenté la radicalisation en Syrie :

1. Violence systématique du régime : Les bombardements indiscriminés et les massacres ont ravagé des villes et traumatisé les populations.

2. Fragmentation de l’opposition : Les divisions internes entre groupes rebelles ont sapé leur efficacité.

3. Inertie internationale : L’absence de réponse cohérente, notamment le revirement de Barack Obama sur une intervention, a intensifié un sentiment d’abandon.

Ces facteurs ont engendré un nihilisme révolutionnaire, où la radicalisation religieuse s’est mêlée à une perte de perspective pour l’avenir.

Une lutte entre quatre visions de la Syrie

La révolution syrienne a engendré une confrontation entre quatre visions distinctes du pays :

1. La Syrie d’Assad : Représentée par le portrait du président et le drapeau officiel, elle incarne l’État autoritaire.

2. La Syrie révolutionnaire : Symbolisée par le drapeau vert, elle aspire à une société libre et démocratique.

3. La Syrie salafiste : Identifiée par la bannière noire, elle illustre la montée des groupes extrémistes.

4. La Syrie publique : Incarnée par le drapeau rouge, elle propose une vision républicaine et égalitaire.

Ces visions, souvent incompatibles, ont transformé le conflit en une guerre civile complexe, où la chute du régime d’Assad est perçue comme une condition nécessaire pour contrecarrer l’extrémisme et ouvrir la voie à une paix durable.

Les défis d’une réinvention républicaine

La révolution syrienne remet en question les fondements politiques et sociaux du régime d’Assad, proposant un modèle républicain basé sur l’égalité et l’autonomie des citoyens. Elle critique à la fois les élites modernistes et les courants islamistes, souvent déconnectés des réalités populaires.

Pour surmonter cette tragédie, le communautarisme, utilisé comme outil de division, doit être remplacé par une citoyenneté commune. Cela nécessite :

– La reconnaissance de la diversité syrienne à travers une décentralisation politique.

– La fin des allégeances confessionnelles au profit d’un État démocratique, fondé sur la justice sociale.

Le chemin vers une république démocratique et égalitaire est semé d’embûches, mais il représente l’unique voie pour dépasser les divisions et reconstruire une société syrienne unie. Un soutien international coordonné et un effort collectif des Syriens seront essentiels pour y parvenir.

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