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Beauvau, fabrique des ambitions et manufacture des peurs

L’immigration comme carburant politique

Être ministre de l’Intérieur n’est pas une simple fonction régalienne : c’est un accélérateur de carrière. Depuis des décennies, la place Beauvau sert de laboratoire politique où se forgent des postures d’autorité, de fermeté et de virilité républicaine. L’immigration y est devenue un thème central, non pour être résolu, mais pour être exploité, recyclé et amplifié au gré des échéances électorales.

À chaque crise réelle ou supposée, à chaque fait divers instrumentalisé, la même mécanique se met en marche : désigner l’étranger comme problème, rassurer par la parole dure, promettre un contrôle toujours plus strict — quitte à entretenir une peur permanente dont le pouvoir tire profit.

Une tradition bien installée

De François Mitterrand à Manuel Valls, en passant par Raymond Marcellin, Michel Poniatowski, Christian Bonnet, Charles Pasqua ou Nicolas Sarkozy, la plupart des occupants de Beauvau ont compris très tôt l’avantage politique que procure la gestion sécuritaire de l’immigration.

Ce ministère offre une scène idéale : uniformes, chiffres, expulsions, déclarations martiales. Peu importe l’efficacité réelle des politiques menées, l’essentiel est ailleurs — dans la mise en scène de l’ordre.

Chacun y a imprimé son style, oscillant entre discours d’intégration et surenchère répressive, mais tous ont partagé la même certitude : l’immigration fait gagner en visibilité ce qu’elle fait perdre en lucidité.

La peur comme capital électoral

Ce qui se joue à Beauvau n’est pas tant une politique publique qu’une stratégie émotionnelle. L’immigration est présentée comme une menace diffuse, protéiforme, jamais vraiment définie, mais suffisamment inquiétante pour justifier durcissements législatifs, contrôles symboliques et déclarations anxiogènes.

En entretenant un climat de suspicion permanente, les ministres de l’Intérieur se posent en remparts face au chaos annoncé. Ils rassurent une partie de l’opinion tout en légitimant les thèses de l’extrême droite, qu’ils prétendent pourtant combattre. Loin de désamorcer les fantasmes, ils les normalisent.

De Beauvau à l’Élysée : une trajectoire balisée ?

Le passage par le ministère de l’Intérieur apparaît ainsi comme un rite initiatique pour toute ambition nationale. Nicolas Sarkozy en a fait la démonstration éclatante ; d’autres ont tenté de suivre la même trajectoire, convaincus qu’une posture de fermeté sur l’immigration constitue un sésame électoral.

Bruno Retailleau, Gérald Darmanin et d’autres encore s’inscrivent dans cette continuité : parler plus fort, frapper plus dur, montrer qu’on contrôle. Peu importe si les résultats ne suivent pas ; l’essentiel est d’occuper l’espace médiatique, de donner l’illusion de l’action, et de se construire une stature présidentielle ou, à défaut, incontournable.

Un débat public appauvri

À force d’être instrumentalisée, la question migratoire a perdu toute complexité. Elle n’est plus traitée comme un phénomène social, économique et historique, mais comme un outil de domination politique. Toute nuance est perçue comme faiblesse, toute analyse comme complaisance.

Cette réduction permanente du débat nourrit les peurs, fracture la société et enferme des millions de citoyens dans une identité problématique, suspecte par principe. Elle mine la promesse républicaine au nom même de sa prétendue défense.

Beauvau, symptôme d’une démocratie fébrile

Que certains s’imaginent que le ministère de l’Intérieur est devenu un passage obligé pour accéder au sommet de l’État en dit long sur l’état de la démocratie française. Une démocratie qui gouverne par l’angoisse, qui confond autorité et brutalité symbolique, et qui préfère la désignation de boucs émissaires à la recherche de solutions durables.

Tant que l’immigration restera un tremplin pour les carrières plutôt qu’un sujet traité avec responsabilité et humanité, elle continuera d’empoisonner le débat public — et de servir ceux qui prospèrent sur la peur plutôt que sur le courage politique.

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