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« Cachez ce voile que je ne saurais voir »

Une collègue m’a récemment confié une situation vécue comme profondément humiliante par sa fille.

J., brillante lycéenne, engagée de longue date dans les luttes féministes, a décidé, il y a un an, sans prévenir personne, seule et contre l’avis de ses parents, de porter le voile. Un choix intime, réfléchi, qui ne s’inscrivait ni dans une logique de rupture ni dans une revendication ostentatoire.

Depuis la rentrée, J. retirait systématiquement son voile avant même d’arriver au lycée. Elle respectait la règle. Elle entrait tête nue, vêtue sobrement, de ces vêtements ordinaires que l’on trouve dans toutes les enseignes de prêt-à-porter. Rien qui puisse troubler l’ordre public ou heurter qui que ce soit.

Mais c’était sans compter sur le zèle du proviseur et du conseiller principal d’éducation, qui avaient pris l’habitude de se poster chaque matin devant l’établissement pour repérer les jeunes filles portant un voile en dehors du lycée.

À plusieurs reprises, J. s’est vu refuser l’entrée, au motif que sa tenue n’était « pas conforme ».

Conforme à quoi, exactement ?

Sa mère — non voilée — raconte la scène avec un rire nerveux, mélange de gêne et d’incrédulité. Sa fille se pliait pourtant aux règles. Mais visiblement, le problème n’était pas ce que J. faisait, ni même ce qu’elle portait à l’intérieur de l’établissement : c’était ce qu’elle était supposée être à l’extérieur.

La laïcité sous tension, ou la peur comme boussole

Dans le même temps, plus de 170 proviseurs et principaux de collèges parisiens se sont rassemblés pour dénoncer les intimidations, le harcèlement, voire les menaces de mort dont ils font l’objet lorsqu’ils rappellent le principe de laïcité.

Récemment, le proviseur du lycée Ravel a été menacé de mort après avoir demandé à une élève d’ôter son voile.

Ces faits sont graves. Ils doivent être condamnés sans ambiguïté.

Mais leur instrumentalisation l’est tout autant.

Dans Le Point, Abnousse Shalmani, commentant Le Couteau de Salman Rushdie, écrivait avec une ironie glaçante :

« Une lycéenne se fait tabasser parce qu’elle s’habille à l’européenne ; un collégien se fait lyncher pour avoir échangé des propos relatifs à la sexualité avec une fille de son âge ; un Algérien se fait poignarder à mort pour avoir consommé de l’alcool dans l’espace public le jour de l’Aïd-el-Fitr. En dix jours, on a tué et blessé en France pour non-respect de la norme communautaire musulmane. Et malgré la gravité, on relativise. »

Ces violences existent. Elles sont réelles.

Mais elles coexistent avec d’autres violences, plus diffuses, plus banales, souvent invisibilisées.

Deux violences, un même malaise

En avril dernier, Fatima Saidi, influenceuse marocaine de 22 ans vivant à Madrid, était en visite à Paris lorsqu’un joggeur lui a craché dessus à deux reprises, en pleine rue. Elle raconte avoir senti le crachat sur son voile, subi des insultes, un doigt d’honneur, puis une seconde agression lorsqu’elle a tenté de filmer son agresseur.

Deux scènes, deux femmes, deux violences opposées en apparence — mais une même fracture sociale.

Pendant que certains dénoncent une « islamisation » de la société, d’autres vivent une islamophobie ordinaire, décomplexée, assumée, parfois même justifiée au nom de la République.

Une loi, des chiffres, un échec

Depuis la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école, 639 jeunes filles concernées :

  • 496 ont retiré leur signe religieux,
  • 71 ont rejoint l’enseignement privé,
  • 71 se sont tournées vers l’enseignement à distance.

Vingt ans plus tard, le constat est amer.

Jamais il n’y a eu autant de femmes voilées en France.

Dans de nombreux pays occidentaux, des ministres, des députées, des journalistes portent le voile sans que cela ne provoque de crise nationale.

Pourquoi cette cristallisation française ?

Pourquoi ce glissement systématique entre tenue vestimentaire, extrémisme et atteinte à la laïcité ?

Avons-nous répondu intelligemment à un défi sociétal en 2004 ?

Ou avons-nous simplement déplacé le problème, en légiférant pour mieux invisibiliser ?

Une société fracturée depuis les attentats

Les attentats de 2015 ont marqué une rupture profonde.

Malgré la réaction exemplaire de l’immense majorité des musulmans français, qui ont condamné sans réserve ces crimes et réaffirmé leur attachement aux valeurs républicaines, un basculement s’est opéré.

Depuis, les Français de culture ou de confession musulmane — pratiquants ou non — ressentent une frustration grandissante, un sentiment diffus mais persistant d’être regardés comme des citoyens sous condition.

Un prénom, une barbe, un foulard suffisent parfois à déclencher suspicion ou exclusion.

Ce climat nourrit un discours d’extrême droite désormais banalisé, relayé par certains responsables politiques et amplifié par des médias qui amalgament islam, islamisme et terrorisme.

Quand les talents quittent le navire

Pendant que la France s’écharpe sur le voile — oui, le mot s’impose — une partie de ses citoyens s’en va.

Les plus diplômés, les plus intégrés, lassés d’avoir à se justifier sans cesse.

Le Monde y a récemment consacré un article ; un ouvrage de chercheurs du CNRS paraîtra prochainement.

Cette hémorragie silencieuse n’est pas sans conséquences : perte de talents, affaiblissement du lien national, dégradation de l’image de la France à l’international. Certains touristes, désormais, hésitent à y mettre les pieds.

La laïcité, trahie par ses faux défenseurs

La loi de 1905 visait à protéger toutes les religions, pas à en stigmatiser une.

La laïcité est devenue, pour certains, une arme identitaire, un instrument d’exclusion.

Repenser la laïcité aujourd’hui ne signifie pas la renier, mais la réhabiliter : retrouver son esprit d’équilibre, de neutralité, de respect mutuel dans une société devenue plurielle.

Il n’y a et il n’y aura jamais en France qu’une seule communauté : la communauté nationale.

Un héritage oublié

Habib Bourguiba, premier président de la Tunisie, avait engagé dès 1956 une réforme audacieuse du droit familial : abolition de la polygamie, égalité des droits, émancipation des femmes.

Ses décisions furent controversées, combattues, mais elles témoignaient d’un courage politique rare : celui de penser la modernité sans hystérie ni stigmatisation.

Une responsabilité politique

Lorsque la cheffe de file des députés écologistes, Cyrielle Chatelain, accuse le Premier ministre de nourrir une « obsession sur la question des musulmans », elle met le doigt sur un malaise profond.

Un chef de gouvernement devrait rassembler, non fragmenter. Garantir l’unité nationale, non alimenter les peurs.

Car chaque mot prononcé d’en haut résonne longtemps en bas.

Face à ce défi, il ne s’agit ni de naïveté ni de renoncement.

Il s’agit de lucidité.

Et de courage politique.

Repenser la laïcité, lutter contre les discriminations, restaurer la confiance : telles sont les conditions d’une société apaisée, fidèle à sa promesse républicaine.

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