Hermann Lübbe est l’un des philosophes allemands les plus influents de l’après-guerre, connu pour son talent à articuler des concepts clés comme la décision et la technocratie dans un cadre politique, historique et même théologique plus large. Formé à l’école de Ritter, Lübbe partage avec son mentor Odo Marquard une vision de la « modernité traditionnaliste » – tout en acceptant les acquis des Lumières, il est convaincu que le fardeau de la preuve incombe à ceux qui préconisent le changement.
Contrairement à certains de ses collègues plus conservateurs, Lübbe ne cherche pas à revenir en arrière sur la modernité. Au contraire, son projet de longue haleine consiste à extraire de la pensée de Carl Schmitt ce qui peut renforcer la démocratie libérale. Au cœur de cette entreprise se trouve l’élaboration d’un « décisionnisme libéral » qui préserve les apports théoriques de Schmitt tout en renversant ses préférences politiques.
Bien que Lübbe reconnaisse que le terme « décisionnisme » ait été « compromis », il estime que le concept de décision lui-même est indispensable à la théorie démocratique moderne. Contrairement à l’interprétation dominante qui voit dans le décisionnisme une voie vers l’autoritarisme, Lübbe soutient qu’un décisionnisme clairement défini et soigneusement balisé peut au contraire être le meilleur soutien d’une démocratie libérale.
Le point de départ de Lübbe est la reconnaissance que la modernité est irrémédiablement marquée par la division, le conflit et la discontinuité. Comme Marquard, il considère que la tâche de la philosophie n’est pas de rechercher une réconciliation finale, mais plutôt de trouver des moyens de soulager ces tensions douloureuses sans pour autant nourrir l’espoir d’une unité retrouvée. Dans ce contexte, la décision émerge comme un élément clé pour gérer la complexité et l’indétermination qui caractérisent la vie politique contemporaine.
Lübbe s’inspire de la critique schmittienne du libéralisme pour souligner les limites d’une conception purement procédurale de la démocratie. Selon lui, le libéralisme a tendance à sous-estimer l’importance des moments décisifs, se fiant trop à la recherche d’un consensus rationnel qui occulte les antagonismes réels. En revanche, le décisionnisme de Schmitt, bien que potentiellement dangereux, met l’accent sur la nécessité de trancher dans des situations d’urgence où les procédures habituelles s’avèrent insuffisantes.
Pour Lübbe, la tâche consiste donc à domestiquer le décisionnisme, à le soumettre à des garde-fous institutionnels et procéduraux qui empêchent les dérives autoritaires tout en préservant sa fonction essentielle. Cela passe notamment par une redéfinition du rôle des partis politiques et des représentants élus, qui ne doivent plus seulement refléter passivement la « volonté du peuple » mais exercer un véritable pouvoir de décision.
Lübbe insiste également sur la nécessité de revaloriser la sphère publique et le débat contradictoire, non pas comme simple moyen d’arriver à un consensus, mais comme espace où s’affrontent et se confrontent des positions antagonistes. Seule cette reconnaissance du pluralisme et de l’irréductibilité du conflit politique permet, selon lui, de fonder une démocratie viable dans le contexte de la modernité tardive.
En définitive, le décisionnisme libéral de Lübbe vise à réconcilier deux exigences qui semblent a priori contradictoires : d’un côté, la nécessité de décisions fermes et rapides pour faire face à l’urgence et à la complexité; de l’autre, le maintien de procédures démocratiques et de libertés individuelles. Loin de voir le décisionnisme comme un danger pour la démocratie, Lübbe en fait au contraire une condition de sa survie dans un monde toujours plus instable et imprévisible.
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