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2024 ou la démocratie de la défiance

Voter plus, croire moins

L’année 2024 restera comme un paradoxe démocratique. Jamais autant de citoyens n’ont participé à des élections à travers le monde, et jamais la confiance dans la démocratie représentative n’a semblé aussi fragilisée. Plus d’un milliard d’adultes ont voté, aux États-Unis, en Inde, en Europe, en Afrique du Nord. Mais ce surcroît de participation n’a pas produit davantage de légitimité. Il a surtout exprimé une défiance massive.

Comme l’a montré Pierre Rosanvallon, la démocratie contemporaine ne se réduit plus au suffrage. Elle est traversée par une crise de la représentation, où le vote devient un acte de sanction plutôt qu’un acte d’adhésion. Les électeurs ne choisissent plus un projet, ils rejettent un système.

La contre-démocratie à l’œuvre

Le recul généralisé des partis centristes — de droite comme de gauche — illustre cette dynamique. Ces formations, longtemps perçues comme garantes de la stabilité institutionnelle, apparaissent désormais comme les gestionnaires d’un ordre social jugé injuste, opaque et verrouillé.

Nous assistons à ce que Rosanvallon nomme une montée en puissance de la contre-démocratie : un ensemble de pratiques fondées sur la surveillance, la dénonciation, le veto, plus que sur la construction d’un pouvoir commun. Le citoyen devient d’abord un contrôleur, un accusateur, parfois un saboteur du jeu institutionnel, plutôt qu’un acteur du compromis démocratique.

Élections sans démocratie, démocratie sans confiance

Sur les soixante pays ayant organisé des élections en 2024, plus de la moitié relevaient de régimes autoritaires. Le vote y fonctionne comme un instrument de légitimation formelle, sans pluralisme réel ni possibilité d’alternance. Mais ce phénomène ne concerne pas uniquement les autocraties.

Même dans les démocraties libérales, l’élection tend à perdre sa fonction intégratrice. Elle ne produit plus un « nous » politique, mais juxtapose des colères, des ressentiments et des votes négatifs. Le suffrage subsiste, mais la légitimité qu’il est censé engendrer se dissout rapidement après le scrutin.

Le cas Trump : la démocratie contre elle-même

L’élection de Donald Trump incarne une forme extrême de cette crise. Condamné pénalement, contestant ouvertement l’indépendance de la justice, il ne se contente pas de défier les normes démocratiques : il les retourne contre elles-mêmes.

Le vote est ici mobilisé non pour renforcer l’État de droit, mais pour le neutraliser. Comme le redoutait Rosanvallon, la démocratie peut devenir illibérale non pas par suspension du suffrage, mais par son absolutisation : lorsque la majorité électorale prétend abolir toute autre source de légitimité.

La démocratie réduite à l’instant électoral

Le déclin du centrisme laisse place à des mouvements qui se réclament d’un « peuple » homogène, fictif, opposé aux institutions. Cette vision repose sur une conception appauvrie de la démocratie, réduite à un moment : l’élection.

Or, pour Rosanvallon, la démocratie est aussi — et surtout — une démocratie d’exercice : transparence, responsabilité, lisibilité de l’action publique, équité dans le traitement des citoyens. C’est précisément sur ces dimensions que les démocraties contemporaines échouent, alimentant le sentiment d’abandon et d’injustice.

Jeunesse, précarité et disqualification du politique

Les moins de 30 ans, massivement concernés par la précarité, la crise du logement et le déclassement social, expriment une rupture profonde avec le langage politique traditionnel. Ils votent, mais sans croire. Ils participent, sans se reconnaître.

Cette dissociation entre participation et adhésion est l’un des signes les plus inquiétants de la crise actuelle : la démocratie fonctionne formellement, mais elle ne fait plus sens.

Réseaux sociaux : la démocratie de l’opinion permanente

Les réseaux sociaux ont accentué cette transformation. Ils produisent une démocratie de l’instant, de l’émotion et de l’indignation continue. La critique devient permanente, mais sans traduction institutionnelle durable.

Cette hypertrophie de l’opinion fragilise encore davantage la capacité du politique à produire de la durée, du compromis et de la confiance — éléments pourtant centraux de la démocratie selon Rosanvallon.

Une démocratie sans reconnaissance

La séquence électorale de 2024 révèle moins une crise du vote qu’une crise de la reconnaissance démocratique. Les citoyens ne se sentent ni écoutés, ni respectés, ni représentés équitablement. Le vote devient alors un outil de défiance, voire de vengeance civique.

Sans reconstruction de la légitimité, sans réinvention de la démocratie d’exercice, le suffrage universel risque de se transformer en rituel vide — ou pire, en arme contre la démocratie elle-même.

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