Une scène fondatrice, deux lectures irréconciliables
Caïn et Abel offrent chacun un sacrifice. Abel est préféré, Caïn rejeté. Le texte ne dit pas que Caïn est paresseux, ni qu’il est médiocre. Il dit seulement que son offrande n’est pas reconnue. De là naît une colère qui, faute d’être pensée, devient meurtrière.
Cette scène, l’une des plus anciennes de notre imaginaire moral, concentre déjà l’opposition entre Marx et Nietzsche.
Pour Nietzsche, Caïn incarne l’homme du ressentiment : celui qui, incapable de supporter sa position, transforme sa frustration en haine contre celui qui a réussi. Abel serait le fort, le favorisé, celui qui s’affirme ; Caïn, l’envieux, le vaincu moral, qui préfère détruire plutôt que se dépasser.
Pour Marx, au contraire, Caïn est l’homme confronté à une injustice qu’il ne comprend pas et à laquelle aucun cadre collectif ne permet de répondre. Ce n’est pas l’envie qui le mène au crime, mais l’absence de médiation sociale et politique. Là où Nietzsche voit une faiblesse morale, Marx voit une violence structurelle sans issue.
Nietzsche : Caïn comme archétype du ressentiment
Dans une lecture nietzschéenne, Caïn est incapable d’assumer la hiérarchie. Il refuse la différence de valeur entre lui et Abel. Plutôt que de créer, il nie. Plutôt que de se transformer, il détruit. Son acte est l’acte fondateur de la morale des faibles : ne pouvant atteindre le fort, il l’élimine.
Abel, dans cette perspective, n’est pas coupable d’être préféré. Il est simplement plus « digne ». La jalousie de Caïn devient alors le péché originel de l’égalitarisme : l’impossibilité d’accepter que certains soient au-dessus.
Cette lecture irrigue aujourd’hui les discours qui accusent les classes populaires d’envier les élites. Si Caïn souffre, c’est parce qu’il refuse sa place.
Marx : Caïn face à une injustice sans langage
Marx lirait la scène autrement. La question n’est pas : « Pourquoi Abel est-il meilleur ? », mais : « Selon quels critères s’opère la reconnaissance ? » Le texte ne dit pas que Caïn est inférieur ; il dit que son travail n’est pas reconnu. Or une injustice incompréhensible est une violence.
Caïn n’envie pas Abel en tant qu’individu. Il ne cherche pas à être Abel. Il souffre d’un système de reconnaissance opaque, arbitraire, sans règles explicites. Faute de compréhension collective, la colère se retourne vers le plus proche : le frère.
Le crime n’est pas l’expression d’une morale malade, mais d’un conflit sans issue politique. Là où il n’y a pas de transformation possible de l’ordre, il ne reste que la destruction.
Du fratricide à la lutte des classes
La grande différence entre Caïn et le prolétaire moderne, c’est que ce dernier dispose — parfois — d’outils d’analyse et d’organisation. La conscience de classe est précisément ce qui empêche la colère de devenir fratricide. Elle transforme l’affect en action collective, la rage en projet historique.
Là où Nietzsche s’arrête au meurtre et y voit la preuve du ressentiment, Marx s’arrête juste avant : au moment où la colère cherche une issue. Si elle est condamnée moralement sans être comprise, elle reviendra sous forme de violence. Si elle est politisée, elle devient lutte.
Pourquoi accuser Caïn est toujours commode
Accuser Caïn de jalousie, c’est éviter de questionner l’ordre qui a produit sa souffrance. C’est exactement ce que fait la bourgeoisie contemporaine lorsqu’elle psychologise la misère : si les pauvres se révoltent, c’est qu’ils envient. S’ils protestent, c’est qu’ils haïssent la réussite.
Cette opération idéologique est vieille comme le monde. Elle transforme un conflit social en défaut moral. Elle absout l’ordre existant et condamne celui qui le conteste.
Caïn n’enviait pas Abel : il ne comprenait pas
Caïn n’a jamais dit : « Je veux être Abel ». Il a dit, par son acte tragique : « Je ne comprends pas pourquoi je suis rejeté ». Nietzsche lui reproche de ne pas avoir surmonté cette blessure. Marx lui reprocherait plutôt de n’avoir eu aucun cadre pour la penser autrement que par la violence.
Le crime de Caïn n’est pas la jalousie.
C’est l’absence de justice intelligible.
Deux héritages, une lecture du monde
Nietzsche voit dans Caïn l’origine de la morale des faibles.
Marx y verrait l’origine de la violence sociale née de l’injustice non nommée.
Entre les deux, un choix politique demeure :
Soit expliquer la colère par la pathologie morale,
Soit la comprendre comme un symptôme historique.
Car ce qui tue, depuis Caïn jusqu’aux sociétés contemporaines, ce n’est pas l’envie.
C’est une injustice que l’on refuse de reconnaître — et que l’on préfère moraliser plutôt que transformer.
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