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Démocratie en péril : quand le pouvoir élu menace la liberté

La démocratie imparfaite et le paradoxe du pouvoir élu

Selon Pierre Rosanvallon, la démocratie moderne n’est jamais pleinement réalisée : elle est inachevée et imparfaite, soumise à des tensions permanentes entre le pouvoir et la société civile. Démocratiquement élu, un leader peut exploiter ces failles pour concentrer le pouvoir, tout en prétendant agir au nom du peuple. L’histoire, de la Rome antique à l’ère contemporaine, montre que la légitimité électorale n’est jamais un rempart automatique contre les dérives autoritaires.

Le paradoxe est frappant : le consentement populaire devient un instrument de sa propre fragilisation. Le leader s’appuie sur la loi et les institutions pour légitimer son action, mais il transforme ces instruments en leviers d’autorité personnelle, mettant en tension la liberté et le contrôle.

Concentration du pouvoir et érosion des contre-pouvoirs

Rosanvallon insiste sur l’importance des contre-pouvoirs : institutions indépendantes, médias libres, organisations de la société civile. Lorsqu’un dirigeant élu commence à les neutraliser — marginalisant ses opposants politiques, manipulant l’opinion publique et transformant les médias en instruments de propagande — la démocratie se fragilise.

La concentration du pouvoir ne se limite pas à la coercition ou à la répression : elle passe aussi par le contrôle des représentations collectives, l’instrumentalisation du langage et l’orientation de l’opinion publique. La démocratie est alors réduite à un simple mécanisme électoral, dépourvu de sa substance : la liberté réelle.

La légitimité contestée et la désaffection citoyenne

Rosanvallon analyse également le phénomène de désaffection démocratique. L’érosion des libertés produit un paradoxe : les citoyens ont élu leur dirigeant, mais se sentent progressivement exclus des décisions. La démocratie devient alors un jeu de apparences : des élections se tiennent, mais elles masquent des rapports de domination qui s’installent durablement.

Cette dynamique explique le succès des mouvements populistes, qui se présentent comme des voix du peuple face à des institutions perçues comme illégitimes ou distantes. Le risque est double : la polarisation sociale et la montée d’un autoritarisme toléré, voire approuvé, par ceux-là mêmes qui l’ont élu.

Résistance et vigilance démocratique

Pour Rosanvallon, la démocratie ne se réduit pas à la majorité électorale : elle repose sur la capacité des citoyens à exercer un contrôle permanent et critique sur le pouvoir. La résistance citoyenne — manifestations, engagement civique, mobilisation associative — est essentielle pour préserver l’équilibre des pouvoirs.

Dans un contexte où la propagande et la désinformation sont omniprésentes, chaque voix, chaque action critique devient un rempart contre la tyrannie douce qui s’installe progressivement sous couvert de légitimité populaire.

La démocratie comme construction collective et inachevée

Enfin, Rosanvallon rappelle que la démocratie est une œuvre collective et inachevée, toujours en devenir. Elle ne peut être préservée que par un équilibre entre souveraineté populaire et institutions de régulation, entre liberté individuelle et responsabilité collective.

Le citoyen n’est pas un spectateur : il doit être acteur, critique et vigilant. La démocratie ne survit pas à l’indifférence. Elle se maintient seulement lorsque le peuple accepte de questionner le pouvoir, de vérifier son exercice et de défendre ses propres libertés, même contre ses dirigeants élus.

La démocratie n’est jamais un état acquis, mais un processus fragile. L’élection d’un leader n’est pas un gage de protection contre l’autoritarisme. Comme le souligne Rosanvallon, c’est la capacité des citoyens à exercer leur vigilance, à maintenir le dialogue et à défendre les contre-pouvoirs qui garantit la survie des libertés fondamentales.

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