,

La liberté d’expression des milliardaires

Tech, oligarchie et basculement démocratique

Quand la liberté d’expression devient un slogan de pouvoir

Le 7 janvier, Mark Zuckerberg, à la tête de Meta et d’une fortune estimée à 219 milliards de dollars, annonce un tournant majeur dans la politique de modération de Facebook et Instagram. Sous couvert de « liberté d’expression », il met fin à la vérification des faits et réintroduit massivement les contenus politiques sur des plateformes qui touchent plus de 3,3 milliards d’utilisateurs.

Dans une vidéo soigneusement scénarisée, Zuckerberg affirme que « les récentes élections signalent un tournant culturel ». Mais derrière ce discours apparemment libéral se dessine une réalité plus triviale : la liberté invoquée n’est pas celle des citoyens, mais celle du capital numérique face aux contraintes politiques et juridiques.

Car la liberté d’expression, ici, n’est plus un droit fondamental protégeant les faibles contre les puissants. Elle devient un instrument de légitimation d’un pouvoir privé gigantesque, affranchi de toute responsabilité démocratique.

L’alignement oligarchique : Musk, Zuckerberg, Trump

Ce virage rapproche Zuckerberg d’Elon Musk, devenu à la fois magnat technologique et acteur politique assumé, conseiller officieux de Donald Trump et pourfendeur des régulations européennes. Loin d’être un simple ajustement idéologique, cet alignement révèle la constitution progressive d’une internationale oligarchique, où quelques fortunes colossales entendent redéfinir les règles du débat public mondial.

La valeur boursière de Meta (1 600 milliards de dollars) dépasse celle de nombreux États. Sa capacité d’influence excède celle de la plupart des institutions démocratiques. Dès lors, la question n’est plus celle de la liberté d’expression, mais celle de la souveraineté : qui décide des normes du débat public ? Les citoyens, ou les plateformes ?

Lorsque Zuckerberg déclare vouloir collaborer avec Trump pour « faire pression sur les gouvernements », il entérine un glissement majeur : le passage d’une économie numérique encadrée par la loi à une politique capturée par l’économie numérique.

La rupture avec l’État libéral

La rupture avec l’administration Biden — sur les contenus liés à Hunter Biden ou au Covid-19 — illustre une dynamique plus profonde : le rejet par les géants du numérique de toute forme de régulation publique. Ce rejet ne procède pas d’un attachement philosophique à la liberté, mais d’un refus structurel de toute limite extérieure au marché.

Hannah Arendt rappelait que la liberté politique suppose un monde commun, des règles partagées, des institutions. Ici, au contraire, la liberté est redéfinie comme absence totale de contrainte pour les acteurs dominants — au prix d’une désintégration du débat public.

Le démantèlement symbolique du progressisme

L’abandon des politiques de diversité, d’équité et d’inclusion chez Meta ne relève pas seulement d’un ajustement managérial. Il s’agit d’un geste idéologique fort, adressé à l’électorat conservateur et trumpiste. En exaltant une supposée « énergie masculine » et en dissolvant les structures DEI, Zuckerberg participe à une contre-offensive culturelle.

Ce discours rejoint une vision darwinienne du monde social : compétition, hiérarchie, sélection. L’entreprise n’est plus présentée comme un espace social, mais comme un champ de bataille. Le progressisme est disqualifié comme faiblesse morale. Le capital retrouve son imaginaire originel : la domination comme vertu.

Le virage à droite des technologies : une logique systémique

Ce basculement n’est pas accidentel. Il est inscrit dans la logique même du capitalisme numérique. Les plateformes prospèrent sur l’attention, l’émotion, la polarisation. Les contenus les plus clivants sont les plus rentables. La vérité, la nuance et la complexité sont économiquement contre-productives.

Les mouvements d’extrême droite ont compris avant les autres comment exploiter ces mécanismes : micro-ciblage, indignation permanente, simplification brutale des conflits. Les plateformes ne créent pas ces idéologies, mais elles les amplifient, car elles y trouvent un avantage économique.

La neutralité technologique est un mythe. Les algorithmes sont des choix politiques automatisés.

Le règne algorithmique : une domination sans visage

Les algorithmes façonnent nos désirs, nos peurs, nos choix de consommation et nos opinions politiques. Ils produisent des bulles cognitives, renforcent les habitudes existantes et réduisent l’horizon du possible. Ce pouvoir est d’autant plus redoutable qu’il est invisible.

Karl Polanyi avait montré que lorsque le marché devient une force autonome, il détruit les bases sociales qui le rendent possible. Le capitalisme algorithmique franchit un seuil supplémentaire : il colonise non seulement l’économie, mais l’imaginaire.

Nous ne sommes plus seulement exploités ; nous sommes orientés, guidés, prédit

Démocratie mondiale contre oligarchie globale

Face à cette oligarchisation du monde, des contre-forces émergent ailleurs. Le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud représentent aujourd’hui des masses électorales supérieures à celles de l’Occident. L’idée d’un impôt mondial sur les milliardaires, portée au G20, témoigne d’une prise de conscience.

Le rejet de ces initiatives par les puissances occidentales révèle une contradiction majeure : les démocraties historiques défendent désormais les privilèges oligarchiques qu’elles prétendaient combattre.

Si l’Inde, demain, basculait vers une orientation politique plus égalitaire, l’équilibre mondial pourrait être bouleversé.

Liberté ou domination

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un débat abstrait sur la liberté d’expression. C’est un conflit central entre démocratie et oligarchie. Entre un espace public gouverné par le droit et un espace numérique gouverné par le capital.

La question n’est pas de censurer, mais de savoir qui a le droit de structurer le monde commun.

L’Europe, héritière de l’État social et de la régulation démocratique, ne peut se contenter d’une posture spectatrice. Face à l’hypercapitalisme trumpiste et à la captation algorithmique du politique, elle doit retrouver le courage de la confrontation.

Car une démocratie qui abandonne le contrôle de ses outils de communication abandonne, à terme, sa propre souveraineté.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)