L’influence des réseaux sociaux sur les démocraties modernes constitue un enjeu crucial. L’élection de Donald Trump en 2016 et sa campagne de réélection en 2024 mettent en lumière les dangers inhérents à ces plateformes, en particulier en matière de désinformation et de manipulation algorithmique. La réélection de Trump, couplée à la domination du duo Musk-Trump sur le réseau X, suscite des préoccupations légitimes. Cette situation ne semble pas prête de s’améliorer : après la transformation de Twitter en X, TikTok est désormais dans le collimateur de Musk, tandis que Mark Zuckerberg, avec Facebook, affiche un soutien public à Trump.
Cependant, comme toujours, la réalité est plus nuancée. En Tunisie, les réseaux sociaux ont joué un rôle déterminant lors de la Révolution du 14 janvier 2011, démontrant leur capacité à mobiliser les citoyens et à diffuser des informations. Pourtant, les évolutions subséquentes soulèvent des questions concernant la liberté d’expression et les biais politiques. L’impact des réseaux sociaux sur la campagne présidentielle tunisienne de 2019 a été étudié et démontre un tournant majeur dans l’utilisation de ces outils politiques. Les plateformes numériques, notamment Facebook, ont été essentielles pour mobiliser les électeurs et façonner l’opinion publique.
Des rapports et enquêtes post-électoraux ont mis en évidence l’efficacité des pages non officielles sur Facebook. Ces pages, sans lien officiel avec les campagnes, ont permis une large diffusion des messages des candidats. Un réseau d’administrateurs décentralisé et organisé a ainsi touché des millions de citoyens, avec certaines pages accumulant plus de trois millions de mentions « J’aime ». Ce succès s’explique par la richesse des contenus publiés, incluant vidéos, graphiques et slogans incitatifs, qui se propagent rapidement par le biais de partages et de commentaires. L’absence de régulation stricte a ouvert la voie à ces pages non officielles, parfois utilisées pour critiquer des opposants ou diffuser de fausses informations, tout en construisant une image de sauveur autour de certains candidats.
Initialement, les réseaux sociaux étaient perçus comme des outils de démocratie directe, favorisant le dialogue et l’échange d’idées. Cependant, leur modèle économique basé sur la publicité ciblée a entraîné une polarisation. La valorisation de Meta à 1 600 milliards de dollars en 2021 illustre cette quête de profit, où le contenu polarisant est favorisé. Il ne faut pas oublier que l’engagement des magnats des réseaux sociaux envers des idéologies réactionnaires est avant tout motivé par des intérêts financiers.
Peu de personnes réalisent que ce que les réseaux sociaux vendent réellement, c’est notre temps. Ce temps, précieux et limité, devient leur véritable marchandise, exploitée pour générer des profits. Plus nous interagissons, scrollons ou regardons des vidéos, plus nous devenons des cibles. D’une part, en tant que cibles publicitaires : les réseaux monétisent notre attention en la vendant à des annonceurs, chaque minute sur une plateforme représentant une opportunité d’exposition à des publicités ciblées. D’autre part, en tant que cibles de manipulation : ces plateformes influencent nos comportements, opinions et décisions à travers des algorithmes sophistiqués qui orientent notre expérience utilisateur. Elles exploitent également nos données, créant un cycle d’extraction de valeur à partir de notre attention.
Un autre aspect inquiétant réside dans les biais algorithmiques qui façonnent l’opinion publique mondiale. Pendant le conflit israélo-palestinien de 2021, des contenus pro-palestiniens ont été censurés par Facebook et X, révélant une gestion inégale de l’information. Cependant, il est essentiel de reconnaître que les réseaux sociaux peuvent également agir comme des armes à double tranchant. Leur utilisation pour la désinformation et les discours polarisants peut se retourner contre ceux qui les exploitent. Ainsi, ces plateformes ont amplifié la visibilité des mouvements pro-palestiniens contre la volonté des régulateurs, illustrant une discordance entre l’objectif attendu et le résultat obtenu.
Récemment, Meta a pris des décisions stratégiques, comme la réintroduction des discussions politiques sur Facebook, soulignant le dilemme auquel sont confrontés les dirigeants médiatiques. La liberté d’expression introduit des vérités sociales et historiques déplaisantes pour eux parfois mais cette liberté offre en même temps un terrain propice pour capter l’attention et donc à la manipulation de l’opinion publique.
En remplaçant des mécanismes stricts par des évaluations communautaires, les plateformes encouragent la diffusion de contenus polarisants. Les algorithmes, conçus pour maximiser la viralité, enferment les utilisateurs dans des « bulles de filtres », limitant l’exposition à des opinions divergentes. Cette polarisation fragilise le débat démocratique et morcelle l’espace public, faisant de la loi du plus fort la règle prédominante.
Une étude de l’Université de Stanford a révélé que les fausses informations génèrent jusqu’à six fois plus d’interactions que les contenus vérifiés, alimentant ainsi la méfiance envers les institutions. Une approche éthique, conforme à l’esprit fondateur des réseaux sociaux, aurait dû privilégier une lutte contre la désinformation.
Pour remédier à ces dérives, une régulation des réseaux sociaux est essentielle. Réguler ne signifie pas restreindre la liberté d’expression, mais garantir que celle-ci ne se traduise pas par la diffusion de fausses informations. Bien que la liberté d’expression soit un droit fondamental, elle n’est pas absolue. L’évolution des réseaux sociaux comme X et Facebook souligne l’urgence d’une prise de conscience.
Il est impératif de considérer la possibilité de se retirer de ces environnements numériques, tant pour des raisons éthiques que politiques. Maintenir une présence sur ces plateformes, c’est cautionner des politiques répressives et accepter d’être manipulé par des acteurs puissants. Choisir de ne plus partager ses contenus sur X ou Facebook peut sembler anodin, mais cela peut avoir des effets bénéfiques.
Opter pour un retrait stratégique est encore plus judicieux. Une transition douce peut faciliter cette démarche, bien que cela représente un défi pour ceux habitués à passer des heures sur ces réseaux. Ce choix est nécessaire pour aligner ses actions avec ses principes éthiques et politiques. Des alternatives comme Bluesky ou Tournesol émergent, proposant des modèles plus respectueux des valeurs démocratiques. Même si elles restent marginales, ces initiatives montrent qu’un espace numérique éthique est envisageable.
Cependant, les défis sont plus vastes. L’émergence de ces réseaux et leurs impacts a surpris des utilisateurs non préparés. La nécessité d’une éducation médiatique, permettant de reconnaître la désinformation et de comprendre les mécanismes algorithmiques, est désormais incontournable. En cultivant une culture de responsabilité, nous pouvons transformer ces outils en alliés de la démocratie plutôt qu’en menaces à son intégrité. Une volonté collective peut restaurer la confiance dans le discours public et promouvoir un environnement numérique respectueux des valeurs fondamentales de notre société.
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