, ,

Éloge funèbre de l’humanité en drapeau

Il fut un temps — mais rassurez-vous, il est toujours là — où l’on croyait que classer les humains comme des insectes relevait de l’entomologie. Aujourd’hui, c’est devenu une opinion politique. On ne parle plus de papillons ou de fourmis, mais de peuples entiers : ceux qui méritent de vivre, et ceux qui peuvent mourir avec une justification imprimée sur papier officiel.

George Orwell avait prévenu. Mais comme tous ceux qui préviennent, il a été poli­ment ignoré. Le nationalisme, écrivait-il, commence lorsque l’on cesse de voir des individus pour ne plus contempler que des blocs. Des blocs compacts, commodes, interchangeables. Des blocs qui ont l’avantage immense de ne jamais pleurer de manière individuelle. Un enfant qui meurt est une tragédie ; mille enfants deviennent une statistique ; un million, un dommage collatéral.

Le nationaliste aime les chiffres. Ils lui évitent les visages.

Il aime surtout cette idée réconfortante : ma nation est toujours innocente. Elle peut bombarder, exclure, humilier, mentir — mais jamais être coupable. La culpabilité est réservée aux autres, cette masse informe et suspecte que l’on appelle « eux ». Le nationaliste ne se demande pas si son pays a tort ; il se demande seulement s’il a assez de puissance pour avoir raison.

Le patriotisme, lui, est un sentiment plus modeste. Il ressemble à l’amour d’une maison. On l’aime parce qu’on y a grandi, parce qu’elle sent le café du matin et les souvenirs imparfaits. On ne prétend pas qu’elle soit la plus belle du monde. On n’envoie pas l’armée brûler les maisons voisines pour prouver qu’elle mérite d’exister. On ferme la porte quand il fait froid, pas quand quelqu’un frappe.

Mais le nationalisme n’aime pas les maisons. Il préfère les forteresses.

Et surtout, il adore les miroirs.

Dans le miroir nationaliste, la nation se regarde et se trouve toujours belle, toujours juste, toujours menacée. Car il faut un ennemi pour souder l’âme collective. Sans ennemi, pas de grandeur. Sans peur, pas de pouvoir. L’« autre » devient alors une nécessité morale : il sert à expliquer nos échecs, à excuser nos violences et à justifier nos silences.

On nous dit que le nationalisme protège l’identité. En réalité, il la rétrécit. Il transforme une culture vivante en slogan, une histoire complexe en mythe simplifié, une langue en mot d’ordre. Toute nuance devient suspecte, toute critique une trahison, toute dissidence un virus étranger. Penser différemment, c’est déjà appartenir à l’ennemi.

Le nationalisme déteste la diversité non parce qu’elle est dangereuse, mais parce qu’elle est incontrôlable. La diversité pose des questions. L’uniformité donne des réponses simples. Et dans un monde complexe, les réponses simples sont devenues un produit de luxe.

Alors on crie « unité nationale » comme on crie « au feu », même quand il n’y a qu’une bougie allumée. On demande le silence au nom de la patrie. On exige l’obéissance au nom de l’avenir. Et l’on sacrifie, avec une admirable sérénité, les libertés présentes pour des lendemains qui chantent faux.

Le plus ironique, c’est que le nationalisme se prétend rationnel. Il parle de sécurité, d’intérêts, de réalisme. Mais il agit par réflexe émotionnel : peur de l’autre, nostalgie d’un passé mythifié, angoisse du déclin. Il n’analyse pas le monde : il le soupçonne.

À l’inverse, le patriotisme — le vrai, celui qu’Orwell décrivait — accepte la pluralité. Il sait que l’amour d’un pays n’exige pas la haine des autres. Il comprend que l’on peut appartenir sans exclure, défendre sans écraser, aimer sans dominer. C’est un sentiment qui protège sans conquérir, qui transmet sans imposer.

Mais ce patriotisme-là est discret. Il ne fait pas de grands discours. Il ne défile pas en uniforme. Il ne brandit pas des cadavres comme des arguments. Il préfère réparer une école que détruire une frontière.

Le nationalisme, lui, adore le bruit. Il crie pour ne pas penser. Il simplifie pour ne pas douter. Il promet la grandeur, mais ne livre que le ressentiment. Il prétend unir, mais ne prospère que sur la division. Et surtout, il exige un prix : l’abdication de l’individu au profit d’une entité abstraite qui, curieusement, ne meurt jamais à la place des gens.

Car la nation est immortelle. Les humains, non.

C’est peut-être là le cœur du problème : nous avons inventé des idées plus importantes que les vies. Des drapeaux qui survivent aux corps, des récits qui valent plus que la vérité, des frontières plus sacrées que les enfants qui les traversent ou y meurent.

Alors, pour rester humains dans un monde qui préfère les blocs aux visages, il faudrait peut-être faire un effort simple et radical : refuser de haïr en groupe. Penser seul. Douter publiquement. Aimer son pays sans le croire élu. Et se souvenir — malgré tout — que l’humanité n’est pas une nation, mais une condition.

Condition fragile.

Condition mortelle.

Condition que le nationalisme, avec beaucoup de drapeaux et très peu de scrupules, continue de piétiner en chantant.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)