France-Afrique : soixante ans de tutelle et d’illusion

Un pré carré toujours revendiqué

Soixante ans après les indépendances, la France continue de considérer une grande partie de l’Afrique francophone comme son pré carré. En dépit de déclarations répétées sur le renouveau du partenariat et le respect de la souveraineté des États, elle persiste à manœuvrer pour préserver ses intérêts et imposer ses orientations politiques sur le continent. Ce tropisme interventionniste s’exprime aussi bien par le soutien à des régimes alliés que par des ingérences dans des crises intérieures, ou encore par des engagements militaires contre des mouvements qualifiés tour à tour de sécessionnistes ou de terroristes.

Cet interventionnisme, longtemps dissimulé derrière une culture du secret et du paternalisme, a profondément marqué les opinions publiques africaines. Il alimente durablement le soupçon de néocolonialisme, d’autant plus qu’il se fait presque toujours au détriment des intérêts des populations locales. La défiance qui en résulte n’est ni conjoncturelle ni irrationnelle : elle est le produit d’une histoire longue et répétée.

Le double langage de la démocratie

Le contraste entre le discours officiel sur la démocratie et les droits de l’Homme et la réalité des pratiques françaises est devenu intenable. La France, qui aime à se présenter comme la patrie des Lumières, a longtemps soutenu sans réserve des régimes autoritaires et corrompus en Afrique, privilégiant la stabilité politique et la défense de ses intérêts économiques au bien-être des populations. Ce double discours a profondément discrédité sa parole, en particulier auprès de la jeunesse africaine, de plus en plus éduquée et informée.

Les leçons de démocratie données par les responsables français, souvent sur un ton moralisateur et condescendant, passent d’autant plus mal qu’elles émanent d’un pays dont le passé colonial reste vivace dans les mémoires. Même lorsqu’elles sont sincères et fondées, ces remontrances sont perçues comme une ingérence arrogante, empreinte d’une prétendue supériorité morale. Le passé n’a pas été oublié, et cette posture professorale continue de produire l’effet inverse de celui recherché.

Depuis le discours de La Baule prononcé par François Mitterrand au début des années 1990, la France a officiellement fait de la démocratisation un pilier de sa politique africaine, conditionnant son aide au respect de principes démocratiques. Mais dans les faits, elle a continué à soutenir des régimes autoritaires dès lors qu’ils garantissaient la stabilité et la préservation de ses intérêts stratégiques. Elle a cautionné des élections manifestement truquées dans plusieurs pays africains, validant l’accession ou le maintien au pouvoir de dirigeants dépourvus de toute légitimité populaire. Ce double standard a durablement terni son image.

Paternalisme et condescendance : le poison invisible

Au-delà du processus électoral, la France a entretenu des relations étroites avec des régimes corrompus et prédateurs, leur apportant soutien politique, diplomatique ou militaire en échange de garanties économiques et géostratégiques. Cette complicité avec des pouvoirs kleptocratiques a renforcé l’idée d’une politique néocoloniale assumée, fondée sur le cynisme plutôt que sur les valeurs proclamées.

Autrefois premier partenaire économique du continent, la France voit aujourd’hui son influence décliner face à la concurrence de nouveaux acteurs comme la Chine, la Turquie ou les pays du Golfe. Ses entreprises peinent à s’imposer face à une nouvelle génération d’entrepreneurs africains, et ce recul n’est pas le fruit du hasard : il résulte aussi de choix politiques délibérés des élites locales. La jeunesse africaine, en particulier, exprime un rejet croissant de la France, perçue comme arrogante, intrusive et incapable de se réinventer. Les discours condescendants des dirigeants français ne font qu’alimenter ce ressentiment.

Ce rejet trouve sa source dans un paternalisme persistant, hérité de l’époque coloniale et jamais véritablement déconstruit. Beaucoup de responsables français continuent de considérer l’Afrique comme un espace homogène, réduit à une vision folklorique et misérabiliste : une terre peuplée indistinctement de « Noirs », au milieu d’une faune et d’une flore exotiques. L’ignorance des réalités historiques, culturelles et sociologiques africaines transparaît dès les premiers échanges. Les Africains, par politesse, par sens de l’hospitalité ou par lassitude, taisent souvent ce qu’ils perçoivent immédiatement : le mépris feutré qui se cache derrière certaines paroles.

L’incohérence des standards et l’interventionnisme militaire

À cela s’ajoute un double standard flagrant dans l’appréciation des événements politiques africains. Certains coups d’État seraient tolérables, d’autres condamnables. Des régimes dictatoriaux longtemps fréquentables deviennent soudain infréquentables dès lors qu’ils affichent une volonté d’indépendance vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale. Cette incohérence nourrit un profond sentiment d’injustice et d’arbitraire.

Face à la montée des menaces terroristes et à l’instabilité de certaines régions, la France a progressivement privilégié une approche sécuritaire et militarisée, au détriment d’une vision politique et développementale. L’opération Barkhane et le maintien de bases militaires peuvent être défendus sur le plan stratégique, mais leur mise en œuvre, marquée par l’opacité et l’absence de dialogue avec les populations, a ravivé de vieux traumatismes coloniaux et donné le sentiment que la sécurité primait sur toute autre considération.

La multiplication des interventions militaires, souvent menées dans l’urgence et le secret, a durablement nui à l’image de la France. Le maintien d’un important dispositif militaire, perçu comme une survivance coloniale, est de plus en plus contesté, comme en témoigne le retrait précipité des troupes françaises d’Afrique de l’Ouest. Le soutien apporté à certaines armées africaines, y compris lorsqu’elles se sont rendues coupables d’exactions, a également gravement entaché la crédibilité française en matière de droits humains.

La France face à son déclin et à l’Afrique qui change

Toutes les tentatives de réinvention de la politique africaine française ont jusqu’ici échoué. Incapable de rompre avec ses vieilles pratiques et sa vision surannée du continent, la France apparaît prisonnière d’un imaginaire dépassé, dominé par la peur du chaos. Son incapacité à prendre en compte les aspirations profondes des sociétés africaines la condamne à un déclin inexorable de son influence.

Une rupture réelle et profonde est désormais indispensable. Elle suppose une véritable décolonisation de la politique africaine française, fondée sur le respect de la souveraineté des États et l’abandon de toute posture paternaliste. Le partenariat équilibré tant invoqué ne pourra voir le jour sans une remise en cause radicale des schémas hérités du passé.

Vers une relation réinventée : respect et coopération

Reconnaître les erreurs commises et admettre que l’interventionnisme a souvent été contre-productif est un préalable nécessaire. Cette reconnaissance doit s’accompagner d’un changement profond de regard : passer du contrôle à l’écoute, de la domination à la coopération.

Les échanges culturels, éducatifs et scientifiques, le soutien aux initiatives africaines en matière de gouvernance, de développement durable et d’innovation, ainsi qu’un engagement sincère en faveur des droits humains sans double standard, pourraient constituer les bases d’une relation renouvelée.

Les entreprises françaises doivent elles aussi revoir leurs pratiques, en privilégiant des partenariats éthiques, durables et créateurs de valeur locale. Il ne s’agit plus d’exploiter, mais de co-construire.

La France a encore l’opportunité de redéfinir sa relation avec l’Afrique. Mais cette opportunité suppose un courage politique rare : celui de renoncer à l’illusion de la tutelle pour accepter enfin l’égalité. Sans cela, les discours resteront vains et la défiance continuera de grandir.

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