Il est des victoires pires que des défaites

Il est des victoires qui portent en elles les germes de défaites plus profondes. Des victoires militaires éclatantes, saluées comme des tournants historiques, mais qui, à y regarder de près, ne font que repousser le problème tout en l’aggravant. La politique menée aujourd’hui par les dirigeants israéliens appartient à cette catégorie dangereuse : celle des succès tactiques qui annoncent des échecs stratégiques et moraux.

Le nationalisme ethnique, l’exclusivisme religieux, la déshumanisation systématique des Palestiniens et la domination d’une classe politique va-t-en-guerre ont progressivement refermé l’horizon politique. En Israël, les voix qui appellent à la retenue et à la raison ne viennent plus du pouvoir en place, mais d’anciens dirigeants, de militaires retraités, de responsables du renseignement, de ceux qui ont connu la guerre de l’intérieur et en ont compris les limites. Tous savent ce que l’ivresse du hard power refuse d’admettre : la force brute ne règle rien durablement.

L’histoire des conflits le montre pourtant avec constance. La violence peut écraser, mais elle ne convainc pas. Elle peut désorganiser, mais elle ne pacifie pas. Elle engendre surtout des générations entières élevées dans la haine de l’autre, nourries par la mémoire du sang versé et par le sentiment d’humiliation. C’est ainsi que les conflits se transmettent, non comme des événements, mais comme des héritages.

Dans le monde, la force a toujours primé sur le droit. Après la Seconde Guerre mondiale, comme provisoirement sevrées de sang, les puissances ont tenté d’instituer des règles, un droit international, des mécanismes de régulation. Aujourd’hui, ces garde-fous sont discrédités. Les Nations unies sont contournées, le droit international méprisé, les résolutions ignorées. L’ordre juridique mondial vacille, et avec lui l’idée même de justice universelle.

C’est dans ce contexte que les récents succès militaires israéliens — contre le Hezbollah, le Hamas, ou à travers l’assassinat ciblé de figures emblématiques comme Hassan Nasrallah — ont été présentés comme une démonstration de puissance et une revanche politique pour Benyamin Netanyahou. Fragilisé pendant des mois par les critiques sur la gestion des otages, le désastre humanitaire à Gaza et l’absence de toute vision à long terme, le Premier ministre israélien semble aujourd’hui récolter les fruits d’une stratégie de force assumée.

Mais ces victoires sont trompeuses. Comme l’a souligné l’analyste Stephen M. Walt, bombarder massivement des populations ne les gagne jamais à une cause ; cela nourrit leur désir de vengeance. Le Hezbollah, le Hamas, les Houthis ou l’Iran ont déjà survécu à des offensives similaires. Ils survivront encore. La situation des Palestiniens, toujours soumis à l’occupation, ne fait qu’empirer, renforçant mécaniquement le soutien aux mouvements les plus radicaux.

Sur le plan international, l’effet est tout aussi corrosif. La sympathie née après les attaques du 7 octobre s’est dissipée face à l’ampleur des destructions civiles. Israël se trouve de plus en plus isolé, exposé aux critiques des juridictions internationales, et même sa relation privilégiée avec les États-Unis n’est plus à l’abri de tensions durables.

Mais le danger le plus grave est peut-être interne. Les succès militaires renforcent les extrémistes religieux et nationalistes au pouvoir, marginalisent les modérés, accélèrent l’exode des élites intellectuelles et affaiblissent les institutions académiques et démocratiques israéliennes. La victoire extérieure se paie par une fracture intérieure.

Cette scène rappelle étrangement le « Mission accomplished » de George W. Bush en 2003. Une proclamation triomphale, suivie d’un enlisement historique. Savoir gagner une bataille n’a jamais suffi à résoudre un conflit. Le véritable courage politique réside dans la capacité à s’arrêter, à changer de logique, à passer de la guerre à la résolution.

Construire un nouveau Moyen-Orient ne se fera pas à coups de bombardements, d’assassinats ciblés ou de démonstrations de force. La véritable victoire serait celle qui mettrait fin à la déshumanisation, qui rendrait aux peuples leur dignité, et qui substituerait au langage des armes celui du droit et du dialogue. Sans cela, les victoires d’aujourd’hui ne seront que les défaites de demain.

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