Former à la clinique de la vulnérabilité : savoir, pouvoir et production du soin
Notre système de santé ne se contente pas de soigner : il produit. Il produit des catégories, des normes, des écarts, et parfois — de manière plus discrète, mais tout aussi efficace — de la vulnérabilité et du handicap. Non pas uniquement comme effets secondaires regrettables, mais comme résultats structurels d’un dispositif médico-institutionnel qui organise les corps, hiérarchise les vies et administre les fragilités.
Il faut ici renverser le regard. La vulnérabilité n’est pas seulement ce que la médecine découvre chez les patients ; elle est aussi ce qu’elle fabrique, entretient et rend durable à travers ses pratiques, ses protocoles, son langage et ses rapports de pouvoir. Même animée par une intention thérapeutique, l’intervention médicale peut devenir une technique de mise en dépendance, de dépossession de soi, voire de réduction du sujet à un objet de savoir.
Dès lors, intégrer une clinique de la vulnérabilité dans la formation des professionnels de santé ne relève pas d’un supplément d’âme ou d’un simple humanisme correctif. Il s’agit d’un geste épistémologique et politique : reconnaître que le soin est un lieu de pouvoir, et que ce pouvoir s’exerce sur des corps déjà inégalement exposés, déjà traversés par des rapports sociaux, économiques et symboliques.
La médecine moderne s’est construite historiquement comme un savoir de normalisation. Elle distingue le sain du pathologique, le fonctionnel du déficient, l’autonome du dépendant. Or, ces distinctions, loin d’être neutres, participent à une économie morale du corps, où certains modes d’existence sont valorisés tandis que d’autres sont disqualifiés. La vulnérabilité devient alors un déficit à corriger, plutôt qu’une condition à comprendre.
Former à la clinique de la vulnérabilité, c’est donc former à une attention critique aux effets du soin lui-même. Chaque acte médical — diagnostic, prescription, hospitalisation — est aussi un acte de subjectivation : il dit au patient ce qu’il est, ce qu’il peut faire, ce qu’il doit accepter. La question n’est pas seulement « comment guérir ? », mais « que faisons-nous aux individus en prétendant les soigner ? ».
Cette exigence suppose de former des praticiens capables d’habiter l’incertitude, de renoncer à l’illusion d’une maîtrise totale, et d’accepter que le soin soit une co-production. Non pas un geste descendant du sachant vers l’ignorant, mais une relation où le patient est reconnu comme détenteur d’un savoir irremplaçable : celui de son corps vécu, de sa douleur, de ses limites, de ses ressources.
La reconnaissance des droits des malades prend ici une portée radicale. Il ne s’agit pas seulement d’un cadre juridique, mais d’un déplacement du pouvoir décisionnel. Respecter l’autonomie du patient, c’est accepter que le savoir médical ne soit ni absolu ni souverain. C’est ouvrir un espace de dialogue où la norme thérapeutique peut être discutée, adaptée, parfois refusée.
Mais cette transformation ne peut se limiter aux individus. Elle exige une mise en question des structures institutionnelles elles-mêmes. Hôpitaux, systèmes de tarification, logiques gestionnaires, temporalités imposées : autant de dispositifs qui, sous couvert d’efficacité, produisent de l’anonymat, de la passivité et un sentiment d’impuissance chez les patients comme chez les soignants. La vulnérabilité y est souvent renforcée par la rigidité organisationnelle et la déshumanisation des parcours.
Penser la vulnérabilité dans une perspective foucaldienne, c’est donc la sortir du registre du stigmate pour l’inscrire dans celui de la condition humaine. Non comme une anomalie à éliminer, mais comme une donnée universelle, variablement distribuée, politiquement gérée. C’est reconnaître que le soin n’est jamais neutre, et que le véritable enjeu éthique n’est pas d’abolir la vulnérabilité, mais de décider comment, par qui et au nom de quoi elle est prise en charge.
En ce sens, la clinique de la vulnérabilité n’est pas seulement une réforme pédagogique. Elle est une invitation à repenser le soin comme un espace de résistance possible : résistance à la réduction des corps à des fonctions, des patients à des cas, et de la médecine à une simple technologie de gestion du vivant.
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