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Albert Memmi : une radiographie implacable de la situation coloniale

Publié pour la première fois en 1957, Le Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur d’Albert Memmi s’est rapidement imposé comme une œuvre majeure de la pensée anticolonialiste. À travers une analyse fine des rapports psychologiques, sociaux et politiques entre colonisateur et colonisé, Memmi propose une lecture lucide du fait colonial, envisagé non comme un accident historique, mais comme un système cohérent, structuré et profondément aliénant pour les deux parties.

Un témoin engagé de la condition coloniale

Né à Tunis sous le protectorat français, Albert Memmi a vécu de l’intérieur la réalité coloniale. Issu d’une famille juive tunisienne, il occupe une position singulière : ni pleinement du côté des colonisateurs, ni totalement intégré au monde des colonisés musulmans. Cette situation marginale lui confère un point d’observation privilégié, à la fois impliqué et distancié, qui nourrit la rigueur et la justesse de son analyse.

Dès les premières pages, Memmi déconstruit l’image idéalisée du colonisateur présenté comme un aventurier ou un civilisateur animé par de nobles intentions. Il montre au contraire que la colonisation repose avant tout sur des motivations économiques et sociales : la recherche de privilèges, d’ascension professionnelle et d’un meilleur niveau de vie inaccessible dans la métropole.

Privilège et usurpation : le malaise du colonisateur

Une fois installé dans la colonie, le colonisateur découvre progressivement les deux dimensions fondamentales de sa condition : le privilège et l’usurpation. Son confort matériel et son statut social sont indissociables de la dépossession du colonisé, réduit à la misère et privé de droits fondamentaux. Le colonisateur occupe une place qui ne lui appartient pas légitimement.

Cette prise de conscience génère un profond malaise moral. Pour y échapper, le colonisateur développe une idéologie raciste destinée à justifier sa domination. Il construit une image dévalorisée du colonisé — paresseux, arriéré, incapable — et se forge simultanément une image valorisée de lui-même. Ce double mythe permet de rendre la situation coloniale acceptable, voire nécessaire.

L’impasse du colonisateur de gauche

Memmi accorde une attention particulière au colonisateur de gauche, figure tragique par excellence. Hostile à la colonisation sur le plan intellectuel et moral, celui-ci n’en continue pas moins à en tirer profit matériellement. Incapable de rompre réellement avec le système colonial, il se retrouve dans une impasse politique et existentielle.

Pris entre ses convictions et ses intérêts, le colonisateur de gauche est condamné à l’inefficacité et au malaise permanent. Sa bonne conscience ne suffit pas à abolir une domination dont il reste objectivement bénéficiaire.

Le colonisé : un être mutilé

Face au colonisateur, le colonisé apparaît comme un « être de carence ». Dépossédé de son histoire, de sa culture, de ses institutions et de toute capacité de projection dans l’avenir, il est exclu de la sphère politique et réduit à une existence subalterne. Le système colonial le transforme en objet, niant son humanité et sa dignité.

Cette déshumanisation engendre deux réactions possibles : soit la tentative d’assimilation au modèle du colonisateur, soit le repli identitaire et la revendication de la différence. Mais dans les deux cas, le colonisé demeure enfermé dans le cadre colonial, incapable de se définir en dehors du regard de l’autre.

L’aliénation culturelle et la crise identitaire

Memmi montre que la domination coloniale ne se limite ni à l’exploitation économique ni à la répression politique. Elle s’étend au domaine culturel. La culture du colonisateur s’impose comme norme universelle, reléguant les traditions locales au rang de survivances archaïques.

Cette violence symbolique provoque une aliénation profonde. Le colonisé est pris dans un double bind : s’assimiler pour être reconnu, au prix du reniement de soi, ou revendiquer son identité au risque de l’exclusion. Cette tension permanente conduit à une véritable mutilation identitaire.

Intellectuels et responsabilité historique

Memmi analyse également la position ambivalente des intellectuels colonisés. Certains tentent de concilier les deux mondes, oscillant entre fidélité à leur culture d’origine et désir de reconnaissance par le colonisateur. D’autres choisissent l’engagement radical en faveur de l’émancipation, au prix de la répression, de l’exil ou de la marginalisation.

La nécessité de la rupture

Au terme de son analyse, Memmi affirme que la situation coloniale est structurellement intenable. Elle corrompt moralement le colonisateur et condamne le colonisé à l’aliénation. Aucune réforme interne ne peut la sauver. La seule issue réside dans une rupture totale : la décolonisation, qui passe nécessairement par la révolte et la remise en cause radicale des structures de domination.

Mais cette libération ne peut être uniquement politique. Elle doit être aussi culturelle et psychologique. Pour Memmi, l’émancipation véritable suppose la réappropriation de l’histoire, de la culture et de l’identité par les peuples colonisés.

Une œuvre toujours actuelle

Le Portrait du colonisé ne se limite pas à un réquisitoire contre le colonialisme. Il en propose une analyse systémique d’une rare lucidité, mettant à nu les mécanismes profonds de domination et d’aliénation. Plus de soixante ans après sa publication, l’œuvre de Memmi demeure d’une actualité saisissante, éclairant les débats contemporains sur le racisme, les héritages coloniaux, la décolonisation des esprits et la quête de dignité.

Elle continue, à ce titre, d’inspirer penseurs, artistes et militants engagés dans la lutte pour la justice, l’égalité et la reconnaissance des peuples opprimés.

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