La cérémonie de prestation de serment de Bassirou Diomaye Faye, nouveau président du Sénégal, s’est tenue le 2 avril dernier en présence de nombreux chefs d’État et de gouvernement africains. Vêtu d’un costume et d’une cravate bleus, portant l’écharpe verte de grand-croix de l’ordre national du Lion et le collier en or de grand-maître, il a affiché une sobriété et un calme remarqués. À 44 ans, il devient le plus jeune président de l’histoire du pays, élu dès le premier tour avec plus de 54 % des suffrages exprimés.
Derrière son pupitre, son discours, mesuré et dépouillé, s’est inscrit dans un registre désormais familier en Afrique de l’Ouest. Les termes de « démocratie », de « liberté », de « progrès » et de « souveraineté » y occupaient une place centrale, sans référence explicite à une « rupture » ou à une « révolution ». Il a toutefois insisté sur le fait que le verdict des urnes exprimait un désir profond de transformation systémique au sein de la société sénégalaise.
Une semaine plus tôt, le 25 mars, le candidat du Parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) avait déjà donné le ton de cette dynamique de changement. Se revendiquant d’un panafricanisme de gauche, qualifié par ses proches de « véritable panafricanisme », il s’inscrivait dans une tradition idéologique que beaucoup considéraient comme marginalisée. « Nous nous battons pour un Sénégal libre, dans une Afrique libre et dans un monde libre », affirmait l’un de ses conseillers, voyant dans la victoire du Pastef une étape majeure du renouveau panafricaniste.
Le panafricanisme demeure toutefois une notion complexe. L’historien Amzat Boukari-Yabara le décrit comme une « énigme historique », tant il se heurte aujourd’hui à des projets institutionnels tels que le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), l’Agenda 2063 ou encore la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Initiée par le président rwandais Paul Kagame et mise en œuvre en 2021, cette dernière vise à créer un marché unique africain, mais s’inscrit dans une logique largement néolibérale. Le militant nigérien Moussa Tchangari n’hésite pas à qualifier ce courant de « boubou africain du néolibéralisme ». Ce « panafricanisme institutionnel », parfois qualifié de panafricanisme de droite, semble aujourd’hui en perte de vitesse, loin de l’élan fondateur du congrès panafricain de Londres de 1900.
Face à cette approche officielle, des partis, collectifs, artistes et intellectuels s’emploient à raviver un panafricanisme de rupture. Le politiste Aziz Salmone Fall, cofondateur en 1984 du Groupe de recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique (Grila), incarne cette tradition critique. Depuis quarante ans, le Grila défend une vision émancipatrice opposée à l’institutionnalisation du panafricanisme. Fall s’inquiète néanmoins d’une jeunesse élevée dans un contexte exclusivement libéral, souvent éloignée des travaux de figures historiques comme Kwame Nkrumah ou George Padmore.
À l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, le philosophe Oumar Dia observe pourtant un regain d’intérêt pour les grandes figures panafricanistes, telles que Cheikh Anta Diop ou Thomas Sankara. Après le désenchantement postindépendance, un réenchantement idéologique semble toucher la jeunesse. Ce nouveau panafricanisme, moins élitiste, émerge des masses et se caractérise par sa diversité. Le sociologue Mouhamed Abdallah Ly décrit une jeunesse « hétéroclite », allant du doctorant francophone au vendeur ambulant s’exprimant uniquement en wolof. Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans cette dynamique, facilitant la diffusion des idées et la mobilisation politique.
Le mouvement Y en a marre, fondé en 2011 par des journalistes et des rappeurs, a constitué l’un des premiers vecteurs de cette prise de conscience. Né de la colère face aux coupures d’électricité et à la corruption, il a joué un rôle déterminant dans les mobilisations contre la tentative de maintien au pouvoir d’Abdoulaye Wade. Des mouvements analogues ont vu le jour ailleurs sur le continent, comme Lucha en République démocratique du Congo ou le Balai citoyen au Burkina Faso, qui contribua en 2014 à la chute de Blaise Compaoré après vingt-sept ans de règne.
Ces mobilisations s’inscrivent dans un contexte démographique et social particulier : en 2020, 60 % des Africains avaient moins de 24 ans. Elles traduisent une profonde crise de confiance envers les partis traditionnels et les systèmes électoraux verrouillés. Les politistes Augustin Loada et Mathieu Hilgers soulignent le rôle central, bien que non exclusif, du facteur générationnel dans cette recomposition politique.
À partir du milieu des années 2010, le discours panafricaniste s’oriente davantage vers une dénonciation explicite du néocolonialisme. Au Burkina Faso, le Collectif antiréférendum (CAR) place la lutte contre le franc CFA au cœur de son engagement. Au Sénégal, alors que Y en a marre perd de son influence, le Front pour une révolution anti-impérialiste, populaire et panafricaine (Frapp) émerge en 2017. Son slogan « France, dégage ! » cristallise un rejet frontal de l’ordre postcolonial. Le Frapp revendique la souveraineté économique, la renégociation des accords avec l’Union européenne, la fin du franc CFA et le départ des troupes françaises.
Cependant, cette rhétorique panafricaniste a également été récupérée par certains régimes militaires récemment installés au pouvoir. Tout en dénonçant l’impérialisme français, ces gouvernements autoritaires répriment les oppositions et maintiennent des liens ambigus avec les puissances étrangères et les institutions financières internationales. Leur conservatisme social et leur indifférence aux droits des femmes ou aux enjeux environnementaux interrogent la sincérité de leur engagement panafricaniste.
Boukari-Yabara parle ainsi d’une véritable « bouillabaisse idéologique ». Qui peut aujourd’hui se réclamer légitimement du panafricanisme ? Jusqu’où cette vague peut-elle transformer les rapports de domination hérités de l’histoire coloniale ? Les nouvelles figures politiques, à l’image de Bassirou Diomaye Faye, cristallisent autant d’espoirs que d’interrogations.
Le panafricanisme contemporain, parfois qualifié de « panafricanisme 2.0 », doit donc être examiné avec lucidité. La quête de souveraineté est légitime, mais elle ne saurait se réduire à un nationalisme étroit ou à une simple rhétorique anti-impérialiste. Elle doit préserver sa dimension internationaliste, fondée sur la solidarité entre les peuples, la justice sociale et l’émancipation collective.
Cette ambition implique une approche globale intégrant les dimensions politique, économique, culturelle et éducative. Les artistes, les intellectuels et les acteurs de la société civile jouent un rôle clé dans cette dynamique, tout comme les nouvelles technologies qui favorisent la circulation des idées et l’organisation transnationale des luttes.
L’avenir du panafricanisme dépendra de sa capacité à éviter les dérives identitaires, à valoriser la diversité du continent et à proposer des projets concrets répondant aux besoins réels des populations. Les échéances électorales à venir, au Sénégal comme ailleurs, constitueront des moments décisifs pour mesurer la profondeur de cette recomposition politique.
C’est à cette condition qu’une véritable renaissance panafricaine pourra émerger : une renaissance portée par des citoyens conscients, engagés et désireux de bâtir un avenir fondé sur la souveraineté, la dignité et la justice pour l’ensemble des peuples africains.
Laisser un commentaire