Face aux atrocités commises par des individus en apparence ordinaires — fonctionnaires, pères de famille, voisins sans histoire, propres sur eux et exempts de troubles mentaux manifestes — une question obsédante s’impose : comment ces hommes et ces femmes peuvent-ils commettre les pires violences, exécuter des ordres criminels sans hésitation, parfois sans même éprouver de conflit intérieur ?
Certaines caractéristiques psychiques reviennent fréquemment dans l’étude de ces profils : fragilité narcissique, angoisse d’abandon, inhibition affective. Les jeunes auteurs d’homicides pour des motifs futiles présentent souvent une hypersensibilité à l’humiliation et un besoin exacerbé de reconnaissance. Les victimes d’escrocs ou de gourous cherchent, quant à elles, à combler des failles personnelles ou familiales. Les terroristes présentent fréquemment une personnalité mal structurée, marquée par des traits de déséquilibre. Les génocidaires, enfin, se distinguent par une absence radicale d’empathie envers le groupe ciblé et une incapacité à se penser comme sujet moral agissant.
Cependant, ces traits, aussi récurrents soient-ils, ne suffisent pas à expliquer la barbarie des actes commis. De nombreuses personnes présentant des profils similaires mènent une existence parfaitement paisible. Il n’existe donc pas de « personnalité criminelle » type. L’enjeu se situe moins dans la structure initiale de la personnalité que dans les processus transformatifs qui altèrent progressivement l’organisation psychique du sujet.
Ainsi, le criminel passionnel agit souvent après une longue période d’épuisement psychique, oscillant entre espoir et effondrement, incapable de faire le deuil de la perte de l’être aimé. La mère infanticide nie les processus biologiques de la grossesse, dans l’impossibilité d’élaborer une « grossesse psychique ». Celui qui tue pour un motif dérisoire refuse toute forme de pensée réflexive, considérée comme inutile ou entravante. Les victimes d’escrocs ou de gourous perdent progressivement leur autonomie intellectuelle. Les terroristes, quant à eux, sont soumis à un processus de radicalisation qui les conduit à renier leur vie antérieure et leurs appartenances identitaires.
Chez les génocidaires, un véritable « travail psychique du crime » est à l’œuvre. Il vise à éliminer les derniers obstacles moraux et émotionnels par la déshumanisation systématique des victimes et la robotisation de soi au service d’un idéal collectif. Dans ce contexte, tuer devient un acte relativement aisé, indépendamment du profil psychologique initial.
Mais au-delà de la personnalité et de ces processus de transformation, un élément central semble se dégager : un trouble spécifique de la pensée, au cœur de ce que Hannah Arendt a nommé la « banalité du mal ». Ces criminels présentent une incapacité à penser au sens fort : à délibérer intérieurement, à dialoguer avec eux-mêmes, à distinguer le bien du mal. Leur parole est désaffectée, vidée de toute charge émotionnelle, réduite à une fonction descriptive et opératoire.
Dans son analyse du procès d’Adolf Eichmann, Hannah Arendt a eu l’intuition décisive de ce « vide de la pensée » comme condition de possibilité de la barbarie. L’auteur que vous mobilisez établit un parallèle éclairant avec des concepts cliniques tels que la pensée opératoire, l’alexithymie ou la carence élaborative, qui désignent cette incapacité à articuler jugement, émotion et action.
Ces criminels ordinaires ne sont donc pas des monstres animés par une intention diabolique. Ils apparaissent plutôt comme des amputés de la pensée, incapables de se distancier, de se représenter le point de vue de l’autre, de mettre leurs actes en débat intérieur. Leur passage à l’acte relève d’un court-circuit entre impulsion et action. Dans l’après-coup, ils ne se vivent pas comme responsables, mais comme ayant « subi » les événements.
Cette conception de la banalité du mal pose un défi majeur à la justice, qui peine à saisir la complexité de ces profils. La tentation est grande de diaboliser ces individus, de les réduire à la logique de leurs actes, afin de préserver la cohérence morale et symbolique du système pénal. Pourtant, l’auteur plaide pour une pédagogie de la complexité, refusant les explications simplistes et cherchant à comprendre les mécanismes psychiques à l’œuvre.
Il met également en garde contre une généralisation excessive de la banalité du mal à l’ensemble de l’humanité, comme le suggèrent parfois certaines théories situationnelles. Si de nombreux individus peuvent basculer dans l’horreur sous certaines conditions, ce basculement n’a rien d’inéluctable. Il existe des sujets « rebelles », capables de penser leurs actes, de résister à l’emprise du groupe et de l’idéologie. C’est là l’enjeu fondamental d’une éducation à la pensée critique, au jugement autonome et à la responsabilité morale.
La banalité du mal ne renvoie donc pas à une universalité du mal, mais à des mécanismes psychiques spécifiques qui rendent possibles des actes abominables sans intention explicitement malveillante. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour tenter de les prévenir.
Les contextes sociaux, culturels et politiques jouent à cet égard un rôle déterminant. L’isolement, la désensibilisation à la violence, la pression idéologique et la normalisation de l’inhumain créent un terrain propice à la déshumanisation de l’autre. Les récits de propagande participent à la construction d’une réalité où l’ennemi est essentialisé et l’empathie annihilée, notamment dans les périodes de crise marquées par la peur et l’incertitude.
La question du pouvoir et de l’autorité est tout aussi centrale. Les figures charismatiques — politiques, religieuses ou militaires — peuvent entraîner des individus à abandonner leur jugement critique au profit d’une obéissance aveugle, souvent soutenue par la promesse d’une grandeur collective et d’un sens retrouvé.
Les traumatismes collectifs laissent également des traces profondes. Dans les sociétés marquées par des conflits prolongés ou des violences de masse, la normalisation de l’horreur altère durablement la capacité à penser et à ressentir de manière empathique.
Enfin, la responsabilité individuelle doit être interrogée sans être niée. Si certains résistent, d’autres voient leur libre arbitre profondément entravé par ces dynamiques. D’où l’importance cruciale d’une éducation qui valorise la pensée critique, l’empathie et la capacité à interroger l’autorité et les normes dominantes.
En définitive, la banalité du mal nous confronte à une interrogation essentielle sur notre humanité : elle révèle à la fois notre vulnérabilité aux mécanismes de déshumanisation et notre capacité à y résister. Comprendre ces processus est indispensable non seulement pour prévenir de nouvelles violences, mais aussi pour construire des sociétés fondées sur la responsabilité, la lucidité et l’exigence morale. C’est un appel à la vigilance permanente, individuelle et collective, face aux forces qui, sous couvert de normalité, peuvent conduire à l’irreprésentable.
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