Le néolibéralisme, qui a dominé la scène économique et politique depuis les années 1980, semble aujourd’hui en déclin. Les crises successives qui ont secoué le monde ces quinze dernières années – crise financière de 2008, crise des dettes souveraines en Europe, pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine – ont profondément ébranlé les fondements de ce système de pensée et de gouvernance.
Longtemps considéré comme une doxa inébranlable, le néolibéralisme est désormais remis en cause, y compris par ceux qui l’ont porté au pouvoir. Les politiques économiques menées depuis la fin des années 2000 se sont en effet nettement distanciées des principes monétaristes et de la foi absolue dans les vertus du marché qui caractérisaient le néolibéralisme. Les banques centrales ont ainsi dû prendre des mesures inédites, comme le rachat massif de titres publics, pour soutenir l’économie, abandonnant de fait leur rôle de simples gardiennes de la stabilité des prix. De même, les États sont intervenus de manière beaucoup plus volontariste dans l’économie, notamment pour venir en aide aux entreprises et aux ménages touchés par les crises.
Cette remise en cause du néolibéralisme soulève la question du monde qui pourrait lui succéder. Plusieurs scénarios sont envisageables, aux perspectives plus ou moins réjouissantes.
Un risque de basculement vers un capitalisme néoféodal
Un premier scénario, plutôt sombre, est celui d’un glissement vers un capitalisme de type néoféodal. Avec la fin de l’abondance des ressources naturelles et la multiplication des pénuries, les mécanismes de marché pourraient s’avérer de plus en plus inopérants pour organiser la production et la distribution des biens essentiels. Dans ce contexte, les États seraient amenés à reprendre le contrôle de pans entiers de l’économie, au risque de dériver vers des formes de gouvernement autoritaires et clientélistes, où prévaudraient les logiques de pouvoir et de favoritisme plutôt que le respect de l’État de droit et de l’intérêt général.
Ce risque de néoféodalisation est particulièrement prégnant dans certains pays, comme la Chine, la Russie ou la Turquie, où des régimes politiques hybrides, mêlant autoritarisme et éléments de démocratie, se sont déjà installés. Mais il n’est pas non plus à écarter dans des pays traditionnellement démocratiques, où la montée des inégalités, la défiance envers les institutions et le repli identitaire pourraient favoriser l’émergence de forces politiques populistes et illibérales.
Au-delà de la sphère étatique, on peut aussi identifier des formes de néoféodalisme dans certains secteurs économiques, notamment dans l’économie numérique. Les grandes plateformes, telles que Google, Amazon ou Facebook, ont en effet développé des modèles d’affaires fondés sur le contrôle et l’exploitation des données personnelles, instaurant ainsi une forme de dépendance des utilisateurs à leur égard. Ces « fiefs numériques » peuvent être vus comme une nouvelle forme de féodalisme, où les citoyens-usagers sont en quelque sorte « assignés à résidence » dans des espaces privés, régis par des algorithmes opaques.
Un risque d’effondrement institutionnel
Un autre scénario envisagé par le sociologue allemand Wolfgang Streeck est celui d’un effondrement généralisé des institutions, à la suite de la crise du capitalisme démocratique. Selon Streeck, les États, pour tenter de préserver le système capitaliste face à ses contradictions internes, ont accumulé les « achats de temps » (relance budgétaire, endettement public, politiques monétaires non conventionnelles…), affaiblissant ainsi progressivement leur légitimité et leur capacité à agir dans l’intérêt général.
Ce processus aurait conduit à une « désinstitutionnalisation » de nos sociétés, où les individus se retrouveraient livrés à eux-mêmes, dans un environnement devenu hostile et précaire. Dans ce contexte, aucune force institutionnelle ne serait en mesure de recréer durablement de nouveaux rapports sociaux, ouvrant la voie à une période « d’entropie sociale » et d’incertitude.
La nécessité de réinventer un capitalisme démocratique
Face à ces perspectives sombres, il est urgent de réinventer un modèle économique et social qui réconcilie capitalisme et démocratie. Cela passe d’abord par la prise en compte des défis environnementaux et de la raréfaction des ressources naturelles. Les politiques économiques devront être réorientées pour permettre une transition écologique ambitieuse, au-delà des seules incitations de marché.
Il faudra également redéfinir le rôle du marché dans l’économie et la société. Plutôt que de le considérer comme un mécanisme naturel et efficient d’allocation des ressources, il faudra le concevoir comme une institution sociale, façonnée par les rapports de force et les croyances collectives. Dès lors, les prix de marché ne seront plus vus comme des signaux neutres, mais comme le reflet de rapports de pouvoir qu’il conviendra de réguler politiquement.
Dans ce cadre, les États devront retrouver un rôle central, non plus seulement comme arbitres impartiaux, mais comme acteurs économiques à part entière. Ils devront être en mesure de piloter certains secteurs stratégiques, de réguler les excès des marchés et de garantir l’accès de tous aux biens et services essentiels. Cela impliquera sans doute de repenser en profondeur leur mode de fonctionnement et leur légitimité, pour les réencastrer dans des processus démocratiques renforcés.
Au-delà des États, c’est l’ensemble de l’économie qui devra être réinscrite dans un projet de société, définissant collectivement les priorités et les valeurs à promouvoir. Il s’agira de dépasser la vision étroite du marché comme unique mécanisme d’allocation des ressources, pour réaffirmer la primauté des choix politiques et démocratiques dans l’organisation économique.
Ce chantier est immense et les obstacles sont nombreux, tant les logiques néolibérales sont ancrées dans nos institutions et nos représentations. Mais c’est un défi qui s’impose à nous si nous voulons éviter les écueils d’un capitalisme néoféodal ou d’un effondrement généralisé des cadres institutionnels. L’enjeu est bien de réinventer un capitalisme compatible avec les exigences de la démocratie et de la justice sociale, dans un contexte de transition écologique.
Ce processus de réinvention du capitalisme démocratique nécessitera également une mobilisation citoyenne sans précédent. Les citoyens, au-delà de leur rôle traditionnel d’électeurs, devront devenir des acteurs proactifs dans la co-construction des politiques économiques et sociales. Cela pourrait passer par des formes de démocratie participative, où les décisions ne seraient pas uniquement prises par des élites politiques, mais impliqueraient également des groupes diversifiés représentant l’ensemble de la société. Ces initiatives pourraient contribuer à restaurer la confiance dans les institutions et à renforcer le lien entre gouvernants et gouvernés.
Parallèlement, il sera crucial de lutter contre les inégalités croissantes qui minent la cohésion sociale. Les politiques fiscales doivent être repensées pour garantir une plus grande justice distributive, en taxant davantage les grandes fortunes et les multinationales qui échappent souvent à leurs responsabilités fiscales. De même, des mesures doivent être mises en place pour assurer un accès équitable à l’éducation, à la santé et à un logement décent, afin de permettre à chacun de participer pleinement à la vie économique et sociale.
L’innovation technologique, souvent perçue comme un vecteur d’inégalité, pourrait également devenir un allié dans cette quête de réinvention. En réorientant les investissements vers des technologies durables et inclusives, il serait possible de créer des emplois de qualité, tout en répondant aux enjeux environnementaux. Cela nécessitera cependant une volonté politique forte pour encadrer le développement technologique, en veillant à ce qu’il serve réellement l’intérêt général plutôt que de renforcer les positions dominantes des grandes entreprises.
Enfin, la coopération internationale devra être renforcée pour faire face aux défis globaux, tels que le changement climatique et les crises humanitaires. Un capitalisme démocratique ne peut se construire sans une dimension internationale, qui prenne en compte les inégalités entre pays et favorise un développement durable et équitable à l’échelle mondiale. Cela pourrait passer par des accords multilatéraux ambitieux, visant à réguler les flux financiers, à promouvoir des normes sociales et environnementales élevées, et à garantir que les pays les plus vulnérables ne soient pas laissés pour compte.
En somme, le défi est immense, mais la nécessité d’une transformation profonde de notre modèle économique et social est plus pressante que jamais. La transition vers un capitalisme démocratique, juste et durable est non seulement possible, mais elle est essentielle pour bâtir un avenir où chacun puisse trouver sa place, dans le respect des limites planétaires et des impératifs de solidarité. Il en va de notre responsabilité collective de tracer cette voie, afin d’éviter les dérives autoritaires et de construire une société où démocratie et justice sociale sont indissociables.
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