L’Afrique : entre façade démocratique et pratiques autoritaires

1. Une divergence fondamentale : démocratie et droits de l’Homme

Le débat sur la démocratie en Afrique repose sur deux concepts centraux qui font aujourd’hui l’objet d’une contestation profonde.

Premièrement, la démocratie.
La démocratie est souvent pensée, explicitement ou implicitement, comme un modèle occidental présenté comme universel. Or, rien ne permet d’affirmer que la forme occidentale de la démocratie — centrée sur le suffrage universel, les partis politiques et les institutions représentatives — constitue une norme universelle applicable à toutes les sociétés, indépendamment de leur histoire, de leur culture et de leur organisation sociale.

Deuxièmement, les droits de l’Homme.
La conception dominante des droits de l’Homme est issue des travaux de l’après-Seconde Guerre mondiale, dans un contexte où l’Afrique était encore largement colonisée. Elle a été élaborée par un nombre limité de pays occidentaux qui représentaient alors — et représentent encore — une minorité de l’humanité. La question se pose donc légitimement : au nom de quoi cette définition devrait-elle s’imposer comme norme universelle à des peuples qui n’ont ni participé à son élaboration, ni nécessairement adhéré à ses fondements philosophiques et culturels ?

Le débat actuel en Afrique porte précisément sur cette remise en cause radicale de la légitimité des valeurs occidentales à se présenter comme universelles. Quelle que soit la qualité des propositions alternatives, il est difficile de nier aux peuples africains le droit de contester ces normes et d’en proposer d’autres. Ignorer ce débat rend toute réflexion sur la démocratie africaine partielle, voire obsolète.

Il faut toutefois reconnaître les limites de ce questionnement lorsqu’il est instrumentalisé par certains régimes — notamment ceux de l’Alliance des États du Sahel (AES) — pour manipuler des populations peu instruites et légitimer des pratiques autoritaires.

2. Démocratie occidentale : un modèle à géométrie variable

L’histoire récente montre que la plupart des pays non occidentaux ayant émergé économiquement au cours des cinquante dernières années ne correspondaient pas aux standards occidentaux de la démocratie et des droits de l’Homme : Chine, Corée du Sud, Taïwan, Vietnam, Indonésie, Malaisie, Singapour, Inde, Turquie, sans oublier de nombreux pays du Moyen-Orient.

Pourtant, leur image internationale dépend largement de leur alignement géopolitique avec l’Occident. Les régimes alliés aux États-Unis bénéficient d’une indulgence certaine, tandis que ceux qui s’en éloignent sont systématiquement disqualifiés.

Cette contradiction fragilise le discours occidental. Que penser, par exemple, de la démocratie américaine après les controverses électorales récurrentes depuis les années Bush ? Ou de la démocratie française actuelle, où un gouvernement repose sur des forces politiques représentant moins de 20 % des électeurs inscrits ? Ces réalités interrogent la prétention occidentale à incarner un modèle démocratique indiscutable.

3. Panafricanisme, souveraineté et débat idéologique

Mon positionnement est plus proche du panafricanisme porté par Ousmane Sonko que de certaines figures plus radicales. L’objectif n’est pas de trancher idéologiquement, mais d’attirer l’attention sur un débat majeur en Afrique, relancé par la question du franc CFA et par une série d’interventions perçues comme impérialistes : discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, chute de Laurent Gbagbo, gestion du terrorisme au Sahel, rôle de la France dans certaines successions politiques, déclarations répétées d’Emmanuel Macron.

Ce débat traverse aujourd’hui l’ensemble du continent et mérite d’être intégré à toute analyse sérieuse des dynamiques politiques africaines.

4. Héritage colonial et désarticulation des sociétés africaines

Dans Xala, publié en 1973, Ousmane Sembène propose une introspection puissante des sociétés africaines postcoloniales. Il y décrit la faillite morale et politique des élites bourgeoises issues de l’indépendance et attribue sans détour les maux sociaux à la destruction systématique des cultures africaines par la colonisation.

Le roman invite à un retour critique aux valeurs africaines fondamentales — solidarité, justice, égalité, spiritualité — non pas par nostalgie, mais comme condition d’une transformation authentique.

Il est impossible d’analyser les trajectoires africaines sans prendre en compte le vécu colonial : frontières arbitraires, langues et religions imposées, bouleversement des hiérarchies sociales, désorganisation des structures politiques traditionnelles. Ces héritages ont perduré, voire été accentués après les indépendances formelles, produisant des sociétés coupées de leurs racines sans jamais s’être pleinement approprié les modèles importés.

5. États postcoloniaux et dérives autoritaires

Les premières décennies postindépendance ont été dominées par des régimes de parti unique, dirigés par des « pères fondateurs » animés par la volonté de construire des États-nations sur le modèle occidental. En ignorant la diversité ethnique, religieuse et culturelle, ces dirigeants ont imposé des constitutions proclamant des droits qu’ils ont aussitôt bafoués.

Cette dynamique a souvent conduit à des coups d’État, des cycles de violence et des guerres civiles, fréquemment avec la complicité active ou passive des anciennes puissances coloniales, dans le contexte de la guerre froide.

Le soutien extérieur à des régimes autoritaires pour des raisons stratégiques ou économiques a causé des dégâts considérables : pillage des ressources, corruption massive, répression systématique, creusement des inégalités.

6. Jeunesse, résistances et aspirations démocratiques

La jeunesse africaine, aujourd’hui plus nombreuse et plus instruite que jamais, se heurte à des sociétés verrouillées, sans perspectives. Les mobilisations populaires — du Printemps arabe aux mouvements citoyens contemporains — témoignent d’une aspiration persistante à une démocratie réelle, fondée sur la participation populaire et la redevabilité.

Ces luttes, souvent portées par la société civile et amplifiées par les réseaux sociaux, ont été fréquemment étouffées, faute de soutien international sincère.

7. Refonder la démocratie : quelles pistes ?

La démocratie en Afrique ne peut se réduire à un simple vernis institutionnel. Elle doit être repensée à partir des réalités historiques, culturelles et sociales du continent, sans reproduire mécaniquement des modèles exogènes.

a) Des fondements institutionnels africains

L’Afrique dispose déjà de cadres normatifs propres, notamment la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples (1981) et ses mécanismes régionaux. Leur renforcement effectif constitue une base crédible pour une gouvernance légitime.

b) Des expériences porteuses d’espoir

Plusieurs pays africains montrent qu’une gouvernance plus équilibrée est possible : Ghana, Botswana, Cap-Vert, Maurice, Namibie, Sénégal, Afrique du Sud… Ces expériences, bien qu’imparfaites, prouvent que des trajectoires démocratiques africaines peuvent émerger.

8. Conclusion

La question n’est donc pas de savoir si l’Afrique doit adopter la démocratie, mais quelle démocratie, définie par qui, et au service de quels peuples.
Une démocratie authentique en Afrique ne pourra se construire qu’en réconciliant héritage historique, souveraineté politique et exigences contemporaines de justice, de responsabilité et de participation populaire.

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