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Le bien commun et la démocratie pour Naom CHOMSKY

Selon Naom Chomsky, la vision d’Aristote sur le sujet de l démocratie reste d’une grande pertinence, malgré son ancienneté. Pour le philosophe grec, la véritable démocratie doit viser le bien commun et garantir une relative égalité économique entre les citoyens. Il considérait qu’une trop grande inégalité entre riches et pauvres était incompatible avec un régime démocratique. 

 Cette idée se retrouve également chez d’autres penseurs influents comme Tocqueville, Smith ou Jefferson, qui estimaient que la coexistence de grandes fortunes et d’une démocratie était impossible. Ils craignaient que la majorité pauvre n’use de son pouvoir pour dépouiller les nantis et rééquilibrer les richesses.

 Face à cette menace, deux solutions s’offraient selon eux : soit réduire les inégalités, soit limiter la démocratie. C’est cette seconde voie qu’a choisie James Madison, l’un des pères fondateurs des États-Unis. Conscient du risque que faisait courir la pauvreté de la majorité à la minorité possédante, il a conçu un système visant à empêcher la démocratie de fonctionner pleinement. Son objectif était de confier le pouvoir à « une équipe d’hommes parmi les plus compétents », c’est-à-dire aux détenteurs de la richesse nationale. Depuis lors, les propriétaires ont largement réussi à détenir l’essentiel du pouvoir politique aux États-Unis, à quelques exceptions près comme le New Deal.

Chomsky estime que les acquis de cette période, fruit de luttes populaires, méritent d’être défendus et consolidés. Il juge cependant qu’il faut aller plus loin que les politiques progressistes du New Deal, qui restaient en deçà des propositions radicales d’Aristote visant à garantir une « fortune moyenne, mais suffisante » à tous les citoyens. 

L’égalité, un idéal à défendre

En partant de ce constat, Chomsky traite de l’égalité. Selon lui, de nombreux penseurs ont soutenu que l’égalité des revenus devait être un objectif fondamental pour toute société se voulant libre et juste. Il considère que l’acceptation de l’inégalité extrême marque une rupture avec la tradition humaniste et libérale, qui a toujours vu d’un bon œil une relative égalité des conditions. Il rappelle que des figures comme Tocqueville, Jefferson ou Smith considéraient l’égalité comme un élément essentiel de la démocratie. Tocqueville allait jusqu’à affirmer qu’une « inégalité permanente des conditions » entraînerait la mort de la démocratie. Chomsky juge que l’égalité des chances, bien qu’importante, n’est pas suffisante. Même si tous les concurrents partaient du même point de départ, le système demeurerait intolérable si le vainqueur obtenait tout et le perdant mourait de faim. Il estime donc que des mesures de discrimination positive, malgré leurs limites et leurs difficultés d’application, sont légitimes et nécessaires pour lutter contre les inégalités. 

Le rôle essentiel des bibliothèques

Le rôle crucial joué par les bibliothèques publiques dans la formation intellectuelle de Chomsky. Enfant, il fréquentait assidûment la bibliothèque de Philadelphie, où il a pu découvrir de nombreux écrits anarchistes et marxistes. Il considère que ces lieux accessibles à tous, très fréquentés à l’époque, offraient un accès à la culture et à la connaissance qui contribuait à donner de l’espoir aux populations les plus démunies. Cependant, Chomsky constate que cette situation a beaucoup évolué. Lors d’une visite récente à la bibliothèque de son enfance, il a été frappé par la raréfaction des ouvrages politiques et la volonté de se concentrer sur les best-sellers. Il y voit le reflet d’une tendance plus large, où les pressions du marché poussent à délaisser les livres qui ne se vendent pas rapidement au profit des seuls ouvrages les plus rentables. Cette évolution, qu’il observe également dans les librairies des aéroports, l’inquiète car elle se traduit par une marginalisation des essais politiques et des œuvres qui ne rentrent pas dans les canons de la culture de masse. Il considère que cela nuit à l’accès du public à une diversité de perspectives et de connaissances, au profit d’une uniformisation autour des produits les plus commerciaux. 

La liberté, un concept détourné

 Un autre thème central pour Chomsky est la liberté, souvent présentée comme synonyme de capitalisme. Chomsky s’élève contre cette « vieille mystification », rappelant que le capitalisme tel qu’il existe n’a jamais correspondu à un régime de libre marché. Au contraire, les entreprises ont toujours eu besoin de l’État pour se protéger de la « discipline du marché » et maximiser leurs profits. Il donne de nombreux exemples montrant que les grandes firmes bénéficient de subventions, de politiques industrielles et de sauvetages de la part des pouvoirs publics, y compris dans des secteurs censés être soumis à la concurrence. Cela remet en cause l’idée selon laquelle le capitalisme serait synonyme de liberté. Au contraire, Chomsky considère que les entreprises cherchent avant tout à accroître leur pouvoir et à s’affranchir du jeu du marché, au détriment des libertés et de la démocratie. Il estime également que la notion de « libre-échange » est elle aussi largement mystificatrice, dans la mesure où une grande partie des échanges internationaux prend la forme de transactions internes aux multinationales visant à exploiter une main-d’œuvre bon marché et à contourner la réglementation. Loin de favoriser la liberté, le système actuel de mondialisation renforce en réalité le pouvoir des grandes entreprises. 

Le mythe de la dette du tiers-monde

 Un autre mythe que Chomsky s’attache à déconstruire est celui de la dette du tiers-monde. Selon lui, la dette extérieure de ces pays n’est pas leur problème, mais celui des élites qui l’ont contractée pour leur propre enrichissement. Il considère que les populations pauvres ne devraient pas avoir à en payer le prix, d’autant que ces dettes ont souvent servi à financer des régimes corrompus et répressifs. Chomsky souligne que certains pays, comme le Japon ou la Corée du Sud, ont réussi à se développer en endettant leur État plutôt que leurs populations, et en utilisant cet endettement pour investir dans leur économie. À l’inverse, en Amérique latine, l’endettement a surtout profité aux élites et a nui au développement des classes populaires. Il estime donc que la dette extérieure du tiers-monde n’est pas un problème en soi, mais le symptôme d’un système économique et politique injuste, où les intérêts des riches et des puissants priment sur ceux des populations. La seule solution durable serait de s’attaquer aux racines de ce problème, en remettant en cause le pouvoir des élites nationales et internationales. 

La mondialisation, une évolution ambivalente

Pour Chomsky la mondialisation n’a rien d’inéluctable. Selon lui, les États-Unis et les autres pays riches ont largement façonné ce processus en fonction de leurs intérêts, notamment en s’appuyant sur des institutions comme l’OMC. Il considère que la mondialisation actuelle s’apparente davantage à un « mercantilisme d’entreprise » qu’à un véritable libre-échange. Les multinationales bénéficient du soutien des États, qui les protègent et les subventionnent, tout en les laissant libres d’exploiter une main-d’œuvre bon marché à l’échelle mondiale. Cependant, Chomsky observe que ce mouvement s’accompagne aussi de résistances et de mouvements de contestation, notamment dans les pays du Sud. Il estime que la domination des États-Unis sur le reste du monde n’est pas aussi inébranlable qu’il y paraît, et que des failles existent dans ce système, qu’il faut s’attacher à exploiter. 

Le rôle ambigu des médias

Chomsky estime que les médias sont largement asservis aux intérêts des puissants. Selon lui, leur « fonction sociétale » consiste à « protéger les objectifs économiques, sociaux et politiques de groupes privilégiés qui dominent la société locale et l’État ». Il reconnaît cependant que les médias dits « progressistes » comme le New York Times ou le Washington Post offrent parfois un espace de débat plus ouvert que la plupart de leurs confrères. Mais il considère que cette ouverture relative s’inscrit dans les limites d’un spectre idéologique relativement étroit, qui ne remet pas fondamentalement en cause les intérêts des élites. Chomsky souligne également que la plupart des innovations dans le domaine de la radiodiffusion ont été le fait de médias publics, et non commerciaux. Selon lui, la privatisation progressive de ces secteurs s’inscrit dans une logique de concentration du pouvoir aux mains des grandes entreprises, au détriment de l’accès du public à une diversité d’informations et de perspectives. 

Une gauche divisée et affaiblie

Enfin, Chomsky s’interroge sur l’état de la gauche américaine, qu’il juge divisée et affaiblie. Il considère que les termes de « gauche » et de « droite » ont perdu une grande partie de leur sens, dans un contexte où les deux grands partis défendent fondamentalement les mêmes intérêts. Il regrette notamment les divisions identitaires qui ont pu traverser la gauche, l’empêchant de développer une « conscience commune » et de s’attaquer de front aux structures de pouvoir. Selon lui, la gauche a parfois cédé à un « narcissisme des petites différences » qui l’a éloignée des enjeux centraux. Malgré ce constat, Chomsky estime que des signes de résistance et de progrès existent, notamment dans les mouvements sociaux et les initiatives citoyennes, y compris dans les pays les plus pauvres. Il considère que le système actuel, bien que puissant, n’est pas inébranlable et que des alternatives sont possibles, à condition de s’organiser patiemment et de manière démocratique. Chomsky appelle donc à une redéfinition des priorités politiques et sociales, soulignant l’importance d’une solidarité accrue entre les divers mouvements sociaux. Il insiste sur le fait que la lutte pour le bien commun doit transcender les clivages traditionnels et s’articuler autour d’une vision unifiée de justice sociale. En rassemblant les voix et les luttes, il est possible de créer une pression suffisante pour contrecarrer les intérêts des élites économiques. L’éducation joue également un rôle crucial dans cette dynamique. Chomsky plaide pour un renouveau des systèmes éducatifs, qui devraient encourager la pensée critique et l’engagement civique. Il estime que les institutions éducatives doivent devenir des espaces de débat et de réflexion, où les élèves peuvent apprendre à questionner les narrations dominantes et à envisager des alternatives au statu quo. 

Le défi de l’écologie

Chomsky souligne que la crise environnementale actuelle est étroitement liée aux structures économiques et politiques en place. Les décisions prises par les grandes entreprises, souvent motivées par le profit à court terme, nuisent à la planète et exacerbent les inégalités. Chomsky affirme qu’il est impératif de réorienter les politiques publiques afin de prioriser la durabilité et le bien-être des communautés, plutôt que les intérêts des puissants. Il critique également les approches qui considèrent l’écologie comme secondaire par rapport à l’économie. Pour lui, défendre l’environnement et promouvoir la justice sociale sont des objectifs intrinsèquement liés. Une véritable transformation sociale ne peut se faire sans une prise en compte sérieuse des enjeux environnementaux, et vice versa. 

L’importance de la participation citoyenne

 L’importance de la participation citoyenne est cruciale dans le processus démocratique. Il encourage les individus à s’engager activement dans la vie politique, à voter, à militer et à revendiquer leurs droits. Pour lui, la démocratie ne se limite pas aux élections, mais doit être un processus continu d’implication et de contestation. Il évoque les nombreuses initiatives locales qui émergent à travers le monde, où des groupes de citoyens s’organisent pour défendre leurs droits et leurs intérêts. Chomsky voit en ces mouvements un espoir pour l’avenir, une preuve que la volonté collective peut encore renverser les dynamiques de pouvoir établies. 

 Chomsky nous exhorte à repenser notre conception du bien commun, de la démocratie et de l’engagement citoyen. Il appelle à une refondation des valeurs qui sous-tendent nos sociétés, en mettant l’accent sur l’égalité, la solidarité, et la justice sociale, comme fondements d’un avenir meilleur.

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