La politique internationale des droits humains (terme qui sera utilisé à la place des droits de l’homme) est un phénomène complexe, fait de progrès et de reculs, de sincérité et de manipulation. Longtemps considérés comme incompatibles avec la logique de puissance qui régit les relations internationales, les droits humains se sont progressivement imposés comme un enjeu central de la vie internationale contemporaine.
Que dire, c’est devenu un levier de propagande. Les puissants n’ont de compte à rendre à personne, Guantanamo n’est pas un sujet, la vente d’armes, la peine de mort, l’occupation de territoires, la répression des opposants mais aussi le droit à l’éducation ou à la santé, tout est dans la façon de présenter les choses et affaire de proportion.
Les approches des droits humains sont traversées par une dialectique qui oscille entre universalisme et particularisme, entre promotion des valeurs et instrumentalisation par les puissances mondiales, entre droits des individus et souveraineté nationale. Elles mettent en jeu une pluralité d’acteurs (États, institutions, organisations nationales et internationales, société civile) et de logiques (éthique, stratégique, identitaire) qui complexifient son déploiement. Les droits humains seraient ainsi devenus un luxe réservé aux pays prospères ?
Il n’en demeure pas moins que plusieurs dictatures ont des ministères des droits de l’homme.
Trois moments clés sont identifiés dans l’histoire de l’internationalisation des droits humains :
1) La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, qui marque une rupture dans la conception de l’ordre international, en posant l’individu et l’humanité comme référents normatifs, au-delà de la souveraineté des États. Cette déclaration est cependant fragilisée par la confrontation idéologique de la Guerre froide.
2) Le tournant des années 1970-1980, où les droits humains deviennent un instrument d’action pour les États-Unis face à l’URSS, tout en s’imposant dans le débat international grâce aux mobilisations citoyennes dans le bloc soviétique.
3) La fin de la Guerre froide, qui ouvre une nouvelle ère marquée par une affirmation plus forte des droits humains, mais aussi par de nouvelles ambiguïtés et contradictions dans leur mise en œuvre.
La négation internationale des droits humains
La construction de l’ordre international moderne s’est largement faite contre les droits humains, dans la lignée de la pensée de Hobbes. L’État y est conçu comme la seule source légitime de normes, dans un espace international réduit à un jeu de puissance entre souverainetés.
Cette opposition entre logique étatique et logique des droits humains se traduit par plusieurs phénomènes :
– L’affirmation de la souveraineté absolue des États, qui rejette toute norme extérieure, notamment en matière de traitement des individus. Le droit d’ingérence n’est reconnu qu’aux puissants. De fait et même s’il est exercé positivement, il devient contestable.
– La construction d’un droit international focalisé sur les relations interétatiques, au détriment des individus. L’assassinat du journaliste saoudien Kassogi n’a pas privé l’ordonnateur de ce meurtre de tapis et de visite d’état dans les plus grandes capitales du monde.
– L’émergence d’un droit des minorités, qui vise à aménager la souveraineté plutôt qu’à la remettre en cause. Une manœuvre subtile pour étouffer les revendications.
– Le recours à des pratiques d’ »ingérence humanitaire » qui tendent à instrumentaliser les droits humains à des fins de puissance. Bernard Kouchner avait raison sur le fond mais il s’est bien gardé d’exprimer ces inquiétudes à des régimes amis ou de grandes puissances alliées.
Les quêtes trompeuses d’universel
Face à cette opposition de principe entre droits humains et logique interétatique, on peut distinguer trois grandes stratégies pour tenter de les réconcilier :
1) L’irradiation des valeurs par la puissance dominante (l’Occident), qui se traduit par une forme d’ »exportation » des droits humains assimilée à une entreprise de domination.
2) La volonté de « civiliser » l’ordre international par la démocratisation et la légalisation des relations entre États.
3) La construction d’un « ordre de paix » fondé sur la coopération et le partage de valeurs communes, théorisée notamment par les tenants de la « paix positive ».
Mais ces différentes approches se heurtent à de nombreux écueils :
– L’irradiation des valeurs par la puissance dominante suscite des réactions identitaires de rejet. Le slogan de la souveraineté nationale est immédiatement brandi et il plaît au peuple.
– La démocratisation « par le haut » a du mal à s’enraciner dans des sociétés dépourvues d’institutions démocratiques et de traditions d’exercice de la démocratie.
– La « paix positive » peine à s’affranchir d’une vision étroitement libérale et occidentalo-centrée de la démocratie.
Au final, ces différentes quêtes d’universel restent marquées par l’ambiguïté, oscillant entre sincérité normative et instrumentalisation stratégique.
Une diplomatie bricolée
Face à ces difficultés, la politique internationale des droits de l’homme se caractérise par un « bricolage » permanent, mêlant contraintes normatives et usages stratégiques.
D’un côté, les États sont de plus en plus « pris au piège » des énoncés normatifs qui s’accumulent (déclarations, conventions, etc.), les obligeant à afficher un engagement en faveur des droits humains.
De l’autre, ces États cherchent à instrumentaliser cette rhétorique des droits humains pour en tirer des bénéfices en termes de légitimité internationale. Cela se traduit par une grande sélectivité dans leur application, les États puissants s’en servant pour sanctionner les plus faibles tout en s’en exonérant eux-mêmes.
Ce jeu complexe entre norme et puissance confère à la diplomatie des droits humains un caractère ambivalent et fragile, toujours menacé par le retour des logiques de puissance.
La réinvention de l’humanité
La fin de la Guerre froide et l’accélération de la mondialisation ont ouvert cependant de nouvelles perspectives pour l’internationalisation des droits humains, malheureusement la guerre en Ukraine nous à clairement appris que si les affrontements entre les grandes puissances ne sont plus menés au nom des idéologies, ils persistent. Nous avons eu l’illusion que la disparition du clivage Est-Ouest et l’effondrement des régimes autoritaires en Europe de l’Est ont crée un contexte plus favorable à la diffusion des valeurs démocratiques et des droits humains, c’était sans compter sur le retour du nationalisme et du populisme aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest.
D’autre part, les transformations économiques, sociales et technologiques liées à la mondialisation fragilisent le modèle westphalien de souveraineté étatique et favorisent l’émergence de nouveaux acteurs (entreprises, ONG, mouvements sociaux transnationaux) porteurs de revendications en matière de droits de l’homme.
Cela se traduit par une revalorisation de la démocratie et des droits humains, désormais perçus comme des atouts dans la compétition internationale. Mais cette dynamique s’accompagne aussi de nouveaux risques et effets pervers, liés notamment à l’imposition « par le haut » de ces valeurs comme nous les constatons avec l’émergence des populismes sur les cinq continents.
La politique internationale des droits humains se situe à la croisée de logiques multiples (éthique, stratégique, identitaire), elle est traversée par une tension permanente entre puissance et intégration, entre individus et systèmes. C’est dans la capacité à articuler ces différentes dimensions que réside la clé d’un véritable progrès dans l’internationalisation des droits humains.
Cette articulation délicate entre les dimensions éthiques et stratégiques demande une réflexion profonde sur la nature même des droits humains. En effet, ceux-ci ne peuvent être pleinement réalisés que si les États, tout en préservant leur souveraineté, acceptent de s’engager dans un dialogue authentique et constructif. Ce dialogue doit transcender les simples déclarations de principe et se traduire par des actions concrètes visant à garantir et à promouvoir les droits fondamentaux de chaque individu, indépendamment de son origine, de sa nationalité ou de son statut social.
Pour ce faire, il est essentiel de redéfinir le rôle des acteurs internationaux. Les organisations non gouvernementales et les mouvements sociaux, souvent en première ligne de la défense des droits humains, doivent être intégrés dans les processus de décision. Leur expertise et leur proximité avec les réalités du terrain apportent une légitimité et une profondeur à la discussion sur les droits humains qui sont souvent absentes des cercles diplomatiques traditionnels.
Par ailleurs, les États doivent reconnaître que la sécurité internationale est indissociable du respect des droits humains. Les crises migratoires, les conflits armés et les tensions géopolitiques actuelles sont souvent exacerbés par des violations des droits fondamentaux. En adoptant une approche préventive et en plaçant les droits humains au cœur de la diplomatie internationale, il est possible de construire un avenir où la paix et la sécurité sont inextricablement liées à la dignité humaine.
Enfin, la question de l’éducation aux droits humains apparaît comme un enjeu crucial. Il est impératif de former les citoyens à la compréhension de leurs droits et à la manière de les revendiquer. Cette éducation doit commencer dès le plus jeune âge et se poursuivre tout au long de la vie, permettant ainsi de créer une culture des droits humains qui résiste aux tentatives d’instrumentalisation et de manipulation.
En définitive, l’internationalisation des droits humains nécessite une transformation en profondeur des mentalités et des structures. Ce chemin, bien que semé d’embûches, est indispensable pour réaliser une véritable justice sociale et garantir à chaque individu le respect de ses droits. C’est cette quête d’universalité, loin des usages stratégiques, qui permettra de réinventer une humanité fondée sur la solidarité, la dignité et le respect mutuel.
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