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Penser le populisme

Le populisme est devenu un phénomène central de la vie politique contemporaine, révolutionnant la scène politique du XXIe siècle. Pourtant, nous n’avons pas encore réussi à en saisir pleinement la nature et les implications. Le terme est partout, mais une théorie solide du phénomène fait encore défaut. 

Le populisme se caractérise par un certain flou sémantique et conceptuel. C’est un mot « en caoutchouc », utilisé de manière désordonnée pour qualifier des réalités politiques très diverses, des régimes aussi différents que ceux de Trump, Milei, Chávez et Maduro, Orbán ou Duterte. Faut-il vraiment mettre sur le même plan le discours de l’extrême-droite et celui de l’extrême gauche ? Des amalgames tendancieux constituent un premier obstacle à la compréhension du phénomène.

Mais renoncer à l’usage du terme « populisme » ne serait pas la bonne solution non plus. Car ce mot, malgré toutes les réserves qu’il soulève, s’est imposé comme incontournable pour qualifier une dimension inédite du cycle politique contemporain. Il répond à un besoin pressenti de renouveler le langage politique pour saisir ce qui est en train de se jouer. Certains y voient l’expression d’une attente sociale de revitalisation du projet démocratique, en retrouvant la voie d’une souveraineté plus active du peuple. D’autres y perçoivent au contraire les signes annonciateurs d’une déstabilisation menaçante de ce même projet démocratique. 

Le fait décisif est que le terme « populisme » a fini par être revendiqué avec fierté par ceux-là mêmes que l’on voulait clouer au pilori en l’utilisant de manière dénonciatrice. La liste est longue des responsables politiques, de droite comme de gauche, qui ont ainsi entendu renverser le stigmate.

Face à ce constat, l’enjeu est de proposer une analyse approfondie du populisme, qui permette d’en saisir la cohérence et la force positive en tant que projet politique, au-delà des simples caractérisations sociologiques ou des dénonciations morales.

Une anatomie du populisme

L’analyse du populisme proposée ici le déconstruit en cinq éléments constitutifs, qui forment son « anatomie » : une conception spécifique du peuple, une théorie de la démocratie, une modalité de la représentation politique, une philosophie économique et politique, et un régime de passions et d’émotions.

La conception populiste du peuple se fonde sur une distinction radicale entre « eux » et « nous », opposant un peuple vertueux et victime à une « caste », une « oligarchie » ou une « élite » corrompue. Cette vision manichéenne et antagonique structure toute la vision politique populiste. Le peuple y est érigé en figure centrale, mais dans une version unifiée et homogène, le « peuple-Un », par opposition à un peuple social pluriel et divisé.

La théorie populiste de la démocratie repose sur trois piliers : la préférence pour la démocratie directe et le recours au référendum, la volonté de réduire les contre-pouvoirs et les institutions indépendantes au profit d’une démocratie polarisée autour du pouvoir exécutif, et une conception de l’expression de la volonté générale comme devant être spontanée et immédiate, sans passer par la médiation des corps intermédiaires

La modalité populiste de la représentation politique se cristallise dans la figure du « leader-organe », censé incarner de manière quasi fusionnelle la volonté du peuple. Cette personnalisation du pouvoir s’oppose à la conception libérale-représentative traditionnelle.

Sur le plan économique et social, le populisme se caractérise par un national-protectionnisme qui vise à reconstruire la souveraineté politique face à la mondialisation, tout en proposant une redéfinition de la justice et de l’égalité autour de l’appartenance nationale.

Enfin, le populisme se fonde sur la mobilisation d’un régime spécifique de passions et d’émotions, exploitant les ressentiments, les peurs et les colères pour constituer un « peuple » uni contre ses ennemis.

Ces cinq dimensions forment un idéal-type du populisme, qui se décline ensuite dans des variantes historiques et géographiques diversifiées. On peut ainsi distinguer un « populisme de droite » et un « populisme de gauche », tout en soulignant aussi les convergences et les recompositions en cours entre ces deux familles.

Une histoire conceptuelle du populisme

Pour saisir pleinement la nature du populisme, il faut l’inscrire dans une histoire longue de l’expérience démocratique. C’est ce que fait la deuxième partie de l’ouvrage, en retraçant trois « moments populistes » dans l’histoire :

1) Le césarisme et la démocratie illibérale du Second Empire en France, qui ont théorisé une conception plébiscitaire de la souveraineté du peuple, incarnée dans la figure de l’ »homme-peuple ».

2) La vague populiste des années 1890-1914, en Europe et aux États-Unis, marquée par la critique des partis politiques, la demande de démocratie directe et la montée du national-protectionnisme.

3) Le « laboratoire latino-américain » du milieu du XXe siècle, avec les figures pionnières de Gaitán en Colombie et de Perón en Argentine, qui ont posé les fondements d’un populisme mêlant affirmation démocratique et dérive autoritaire.

Cette histoire montre que le populisme n’est pas un phénomène nouveau, mais qu’il s’inscrit dans une tradition de remise en cause des limites du projet démocratique. Le populisme apparaît alors comme une « forme limite » de la démocratie, qui en exacerbe certaines tensions constitutives.

Une critique du populisme

La dernière partie de l’ouvrage s’attache à une critique approfondie du populisme, en s’attaquant à ses trois piliers essentiels : le référendum, la démocratie polarisée, et la conception du peuple.

La critique du référendum montre comment cet instrument, censé être l’expression directe de la volonté populaire, tend en réalité à dissoudre la responsabilité politique, à secondariser la délibération et à ouvrir la voie à l’irréversibilité.

La critique de la démocratie polarisée souligne les dangers d’une vision qui oppose frontalement le « peuple » aux institutions et aux corps intermédiaires, au détriment d’une démocratie pluraliste et démultipliée.

Enfin, la critique de la conception populiste du peuple, réduit à un « peuple-Un » imaginaire, invite à reconstruire une « société démocratique » à partir de la reconnaissance des singularités et des différences.

Cette critique du populisme ne vise pas seulement à le dénoncer, mais à esquisser les contours d’une alternative démocratique, qui passe par la réinvention des institutions, la réaffirmation du pluralisme et la construction d’un « nous » inclusif. Car le populisme, malgré ses dérives potentielles, exprime aussi une aspiration légitime à une souveraineté populaire plus active. C’est à cette aspiration qu’il faut savoir répondre.

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