Les logiques sociales et politiques qui sous-tendent le vote en faveur du Rassemblement national (RN) sont complexes.
Un premier aspect central concerne l’économie morale des électeurs RN.
Le succès électoral du RN ne repose pas sur un simple « rejet de l’autre », mais bien sur la mobilisation de toute une économie morale, de toute une vision du monde social, qui vient légitimer et normaliser, au niveau local, cette orientation politique. Loin d’être le fait d’individus « arriérés » ou « incultes », le vote RN apparaît ici comme l’expression d’un sens commun racialisé, produit par des configurations sociales et territoriales spécifiques.
Loin de se résumer à une hostilité abstraite envers l’immigration, leur vote s’ancre dans une perception très concrète des mécanismes de redistribution et d’allocation des ressources collectives.
Le sentiment d’injustice fiscale, la dénonciation de l’ »assistanat » et du « laxisme » de l’État envers certains groupes (principalement identifiés comme immigrés ou musulmans) structurent fortement leurs représentations et leurs jugements.
Le racisme n’apparaît pas ici comme un simple « préjugé » individuel, mais bien comme un véritable système de pensée qui vient informer leurs conceptions du « juste » fonctionnement de l’économie et de la société.
Cette économie morale racialisée se prolonge dans leur rapport à l’espace et au territoire. Les électeurs RN enquêtés se perçoivent pris en étau entre, d’un côté, des espaces valorisés mais inaccessibles financièrement, et de l’autre, des quartiers et communes qu’ils jugent dégradés par l’installation de populations immigrées ou étrangères. La racialisation des hiérarchies socio-spatiales nourrit ainsi un sentiment de dépossession et d’injustice, qui trouve dans le vote RN un exutoire politique.
L’islamophobie constitue un autre axe central de l’analyse. Loin de se réduire à une simple « critique de la religion », elle apparaît comme une modalité à part entière du racisme contemporain, permettant de désigner et de stigmatiser certaines minorités. L’assignation de l’islam à la figure de l’ »étranger » et de l’ »ennemi » vient légitimer, dans les discours ordinaires, des processus concrets d’exclusion et de marginalisation.
Les logiques de positionnement racial qui informent le vote RN. Celui-ci ne se comprend pas seulement comme un rejet de l’ »autre », mais aussi comme une tentative de se maintenir ou de se rehausser symboliquement au sein de hiérarchies sociales racialisées.
Le vote RN peut ainsi fonctionner comme un moyen, pour certains électeurs, de se « blanchir » et de s’inclure au groupe majoritaire, notamment lorsqu’ils ont eux-mêmes fait l’expérience de la minorisation.
Cette dynamique complexe est également alimentée par des récits médiatiques et politiques qui renforcent les stéréotypes associés à l’immigration et à l’islam. Les électeurs RN, souvent en quête de repères dans un monde en mutation rapide, trouvent dans le discours du parti une forme de validation de leurs préoccupations et de leurs angoisses. Les représentations du « grand remplacement » et de la « déferlante migratoire » s’inscrivent dans une rhétorique qui fait écho à leurs sentiments d’insécurité et d’insatisfaction face aux transformations sociales.
l’engagement en faveur du RN est également lié à des pratiques communautaires et à des réseaux sociaux qui favorisent la diffusion de ces idées. Les interactions au sein de groupes proches, que ce soit dans le cadre familial, amical ou professionnel, jouent un rôle crucial dans la construction de ces opinions. Le vote pour le RN devient alors un acte collectif, renforcé par la dynamique de groupe, où la peur de l’autre et la défense d’un soi collectif s’entremêlent.
Il est intéressant de noter que cette tendance n’est pas homogène et varie selon les tranches d’âge et les niveaux d’éducation des électeurs. Les jeunes générations, malgré leur exposition à des discours plus inclusifs, peuvent être attirées par le RN en raison d’une révolte contre les élites perçues comme déconnectées de leurs réalités. De même, les classes populaires, confrontées à des difficultés économiques croissantes, peuvent voir dans le RN une voix qui défend leurs intérêts face à un système qu’elles jugent injuste.
le rôle des institutions, et notamment de l’école, dans la formation de ces opinions. L’éducation, souvent considérée comme un vecteur d’intégration et de progrès, peut aussi devenir un lieu de reproduction des inégalités et des préjugés. Les jeunes scolarisés dans des environnements où les discours xénophobes sont banalisés peuvent développer des attitudes hostiles envers les groupes minoritaires, alimentant ainsi un cycle de stigmatisation et d’exclusion.
En conclusion, la nécessité de dépasser une analyse simpliste du vote RN. Pour comprendre ses racines et sa popularité, il est essentiel de prendre en compte les facteurs socio-économiques, les représentations identitaires, ainsi que les dynamiques communautaires et institutionnelles.
Le succès du Rassemblement national s’inscrit dans une logique plus large de reconfiguration des rapports sociaux qui appelle à une réflexion approfondie sur les enjeux de la citoyenneté, de la solidarité et de la cohésion sociale à l’échelle locale et nationale.
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