La terre de Palestine a connu de nombreux envahisseurs, mais la dernière colonisation est probablement la plus terrible car elle entend faire place nette au nouvel occupant et à lui seul. Il s’agit du projet de peuplement sioniste qui travaille à la négation même de l’existence d’un peuple palestinien, tout en se positionnant en tant que victime. Cette entreprise a méthodiquement et en toute impunité, avec l’aide des grandes puissances occidentales et la lâcheté de régimes arabes corrompus, spolié, expulsé et fragmenté la société palestinienne.
La guerre qui ravage Gaza depuis près de dix mois n’est rien d’autre que la continuation du projet sioniste des origines qui entendait implanter en Palestine “un peuple sans terre”.
La deuxième étape de ce projet se joue sous nos yeux désormais. Créé en 1948, l’État d’Israël s’emploie à faire de Gaza et de la Cisjordanie – ou ce qu’il en reste – “une terre sans peuple”. En transformant le mot d’ordre sioniste des origines en prophétie autoréalisatrice, l’État hébreu entend signer l’arrêt de mort de la Palestine, c’est tout le sens de la résolution prise à la Knesset à la mi-juillet, qui barre la route à la création d’un État palestinien.
Et ils ont réussi dans une certaine mesure ; sinon, comment expliquer que dans ce monde où deux clics suffisent pour accéder à des écrits et des faits historiques rapportés par des personnes reconnues pour leur intégrité intellectuelle, des dirigeants occidentaux et américains continuent, seuls contre toutes les évidences, contre tous les peuples de la terre, contre les organisations onusiennes, à s’offusquer dès qu’un semblant d’accusation est porté contre Israël?
Travestir la vérité jusqu’à faire croire que les Palestiniens sont les agresseurs a nécessité des moyens de communication colossaux et une grande maîtrise des techniques, et ils ont, dans une certaine mesure, réussi.
Aujourd’hui encore, des amis juifs, des personnes ayant de grandes qualités humaines et intellectuelles, capables de débattre de tout avec beaucoup de pondération, perdent tout discernement dès qu’on évoque Israël et refusent d’entendre la moindre critique. Pour les politiciens occidentaux, adhérer au projet sioniste est devenu un préalable à toute discussion.
Même les Palestiniens, pour être admis à la table de négociation, doivent se déclarer sionistes, faute de quoi ils sont accusés d’antisémitisme. Les racines du sionisme politique remontent au 19e siècle, dans l’Angleterre impériale imprégnée d’une lecture littérale de la Bible. Dès 1807, des penseurs tels que George Stanley Faber (1773 – 1854) prônaient la « restauration » des Juifs en Palestine, une idéologie qui influencerait de nombreuses personnalités au cours des 19e et 20e siècles.
Cette vision, avant de devenir hégémonique, n’était pas la seule. D’autres ont cherché à obtenir la reconnaissance des communautés juives locales. Des mouvements juifs socialistes et révolutionnaires, notamment le Bund, ou Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie, ont défendu cette vision.
Ce mouvement socialiste juif, fondé en 1897 à Vilnius, a été déterminant dans la lutte contre l’antisémitisme et pour les droits civiques et l’identité culturelle des juifs. Il était hostile à toute émigration et à tout projet nationaliste.
La même année, les Juifs de Munich ont même interdit la tenue du premier congrès sioniste dans leur ville. Il est logique que les historiens interprètent les faits en fonction des données dont ils disposent, mais il est également nécessaire de faire l’effort de les rechercher. C’est en 1895 que le journaliste austro-hongrois Theodor Herzl publia son pamphlet « L’État des Juifs », jetant ainsi les bases du sionisme politique. Herzl voyait dans la création d’un « État juif » la solution à la « question juive » soulevée par les persécutions et les pogroms antisémites en Europe.
Il s’inspirait des sociétés de colonisation capitalistes de l’époque et envisageait déjà des plans de « nettoyage ethnique ». Au-delà de l’émotion et du romantisme que les médias de l’époque ont voulu projeter du sionisme, Israël a été fondamentalement conçu par des occidentaux, pour les occidentaux, comme une colonisation occidentale en Orient.
D’ailleurs, les juifs orientaux n’ont initialement jamais été associés à ce projet. (Les juifs orientaux, également connus sous le nom de Mizrahim, ont été systématiquement exclus de l’histoire du sionisme et de la création de l’État d’Israël. Les juifs arabes ont été relégués au second plan.
Pourtant, ils ont une histoire riche et complexe. Leur présence dans la région remonte à des milliers d’années, bien avant la naissance du sionisme ; pourtant, les récits dominants les ont totalement ignorés. Les dirigeants et intellectuels sionistes européens ont souvent perçu les juifs orientaux comme étant culturellement inférieurs et ont cherché à les assimiler à la culture ashkénaze dominante.
Cette exclusion a eu des conséquences profondes pour les juifs orientaux, qui se sont souvent sentis marginalisés et déconnectés de leur propre histoire.) (Sophie Bessis) C’est lors du premier congrès sioniste à Bâle en 1897 que les objectifs du mouvement furent définis : encourager la colonisation de la Palestine, organiser le peuple juif et obtenir le consentement des gouvernements occidentaux.
Ces éléments resteront la marque de fabrique du sionisme tout au long du 20e siècle. À partir de 1882, les premiers colons sionistes s’installèrent en Palestine, alors sous domination ottomane. Ils n’avaient pas encore pour projet de créer un État juif, mais ils rompirent avec la tradition locale en expulsant les paysans palestiniens de leurs terres.
En vain, en 1899, le maire de Jérusalem, Youssouf Zia al-Khalidi, exhorta le grand rabbin de Paris à « laisser la Palestine en paix ». Herzl tenta sans succès d’obtenir le soutien de l’Allemagne, de l’Empire ottoman, puis de la Grande-Bretagne pour son projet colonial.
C’est finalement pendant la Première Guerre mondiale que le sionisme obtint le soutien décisif d’une puissance coloniale : la Grande-Bretagne. En 1917, la Déclaration Balfour promit « l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif », au mépris des droits de la population arabe majoritaire.
Après la guerre, le Mandat britannique sur la Palestine (1920-1948) permit à l’Agence juive, bras civil du mouvement sioniste, de diriger tous les secteurs économiques juifs du pays. La colonisation s’accéléra, provoquant la première grande révolte palestinienne en 1929. En 1948, alors que le Mandat britannique sur la Palestine touche à sa fin, un plan systématique d’expulsion et de déplacement forcé de la population palestinienne est mis en œuvre par les forces sionistes.
Ce crime de nettoyage ethnique, qui a entraîné le déracinement de près de 800 000 personnes, soit plus de la moitié de la population palestinienne, a longtemps été nié et occulté, avant d’être progressivement reconstitué par des historiens.
Le 10 mars 1948, dans la « Maison rouge » de Tel-Aviv, un groupe de dirigeants sionistes, réunis au sein d’un « Conseil consultatif », finalise le « plan Daleth », un plan directeur visant à purger les territoires que doit occuper le futur État d’Israël de leur population arabe. Les ordres sont explicites : détruire les villages, les incendier, les faire sauter, poser des mines dans les décombres, et expulser de force la population « en cas de résistance ».
Ce plan s’inscrit dans la volonté sioniste, présente dès les origines du mouvement, de créer un État juif en Palestine, au mépris des droits et de la présence de la population arabe indigène. Comme l’explique l’historien Nur Masalha, « le désir de désarabiser la Palestine a été un élément central de la pensée sioniste dès son apparition à la fin du XIXe siècle ».
Grâce à des recherches dans les archives israéliennes, le Professeur Masalha nous explique le projet dont Ben Gourion et d’autres étaient porteurs. Grâce à un examen minutieux des sources originales, il a identifié des documents clés en hébreu et en arabe, qui prouvent que le nettoyage ethnique des Palestiniens de Palestine était planifié bien avant 1948. Selon l’idéologie sioniste, le transfert était clair.
Tous, qu’ils soient musulmans ou chrétiens, doivent quitter Israël. Tous, sans aucune exception. Le sionisme signifie transfert. Pas de compromis, pas d’exceptions.
Le projet de Ben Gourion est plus que jamais d’actualité : transférer les sionistes vers l’intérieur et transférer les non-sionistes vers l’extérieur et occuper des territoires. À ce jour, parce qu’un transfert complet n’a pas encore été réalisé, les frontières réelles d’Israël ne sont pas encore reconnues par Israël lui-même. Même la définition formelle de la citoyenneté israélienne reste incertaine. Après tout, comment un « État juif » peut-il tolérer un statu quo dans lequel plus de 20 % de la population est arabe ?
Une opération de propagande est arrivée à faire croire que la Palestine n’a jamais existé, qu’Israël est un petit État entouré de barbares, que les Palestiniens n’avaient qu’à se fondre dans les pays arabes voisins et que jamais des crimes contre l’humanité à grande échelle n’ont été commis en Palestine. Le monde semble ignorer qu’entre décembre 1947 et mai 1948, des centaines de villages palestiniens sont systématiquement détruits et leurs habitants expulsés. Des massacres, comme celui de Deir Yassin où plus de paisibles villageois furent assassinés, témoignent de l’horreur de cette entreprise. Au total, près de 800 000 Palestiniens, soit plus de la moitié de la population indigène, ont été déracinés, et 531 villages ainsi que 11 quartiers urbains sont vidés de leurs habitants. Après la guerre de 1948-49, Israël s’empare de 78 % de la Palestine historique, la Jordanie annexe la Cisjordanie et l’Égypte administre la bande de Gaza. Les réfugiés palestiniens, chassés de leurs foyers, restent jusqu’à aujourd’hui dans l’attente du droit au retour prévu par la résolution 194 de l’ONU. L’ampleur de ce nettoyage ethnique est encore niée et occultée. Le fait même de se déclarer antisioniste est devenu un délit. Dans notre monde moderne mené par la communication, on ne peut plus cacher à l’opinion publique les catastrophes créées par l’homme. Il est devenu pratiquement impossible de dissimuler des crimes contre l’humanité à grande échelle. Un de ces crimes est la spoliation des Palestiniens par Israël en 1948. Ce n’est que dans les années 1970 que des historiens palestiniens, comme Walid Khalidi, ont commencé à reconstituer cette tragédie, en rassemblant des témoignages et des documents. Puis, dans les années 1980, une « nouvelle histoire » israélienne a remis en cause le récit officiel sioniste. Mais ces efforts n’ont pas réussi à s’imposer durablement dans l’espace public et la conscience collective. Dès les années 1950, Israël met en place un arsenal législatif d’apartheid, excluant les non-juifs, entendez les Palestiniens, de la citoyenneté et de l’accès à la terre. La colonisation s’est accélérée, notamment après la guerre de 1967 qui voit Israël occuper le reste de la Palestine historique. Ivre de puissance, Israël ne respecte aucune loi internationale. Malgré les vétos américains, plus de 200 résolutions de l’ONU condamnant l’occupation et les colonies ont été votées à une grande majorité. Israël les a ignorées et poursuit inexorablement sa politique de contrôle et de dépossession des Palestiniens. Déshumaniser les Palestiniens. Face à cette entreprise coloniale, les Palestiniens n’ont cessé de résister. Mais dans l’état où était la société palestinienne, avec quels moyens pouvaient-ils le faire ? La supériorité militaire d’Israël, soutenu par les États-Unis et l’Occident, est telle que chaque révolte s’est traduite par des morts, une perte de territoires et une répression féroce. Même la résistance pacifique a été interdite. Le mouvement international BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) pour faire pression sur Israël et obtenir le respect de ses droits a été banni en Occident. Un combat inégal dans tous les domaines, tant l’impunité d’Israël semble encore assurée par le soutien des grandes puissances. Aujourd’hui, le nettoyage ethnique de 1948 doit être reconnu comme un crime contre l’humanité, affirme l’auteur. Car c’est le seul moyen de faire face à ce drame sur le plan politique et moral, et de permettre une véritable réconciliation entre Palestiniens et Israéliens.
La paix en Palestine passe par la reconnaissance pleine des Palestiniens dans leurs droits et sur son territoire sécurisé. Après plus d’un siècle de dépossession, la lutte du peuple palestinien pour la liberté, la justice et l’égalité est une priorité absolue pour la communauté internationale.
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