Quel est donc ce mal qui afflige de vieilles démocraties, naguère réputées inébranlables ? Comment avons-nous pu oublier que, depuis l’Antiquité, les démocraties ont toujours été vulnérables aux discours trompeurs et à l’éloquence manipulatrice ? Gorgias, par son talent de rhéteur, pouvait captiver et convaincre les foules sans se soucier de la vérité, tandis que Socrate, fidèle à la raison et à l’éthique, en a été victime. Son procès et sa condamnation à boire la ciguë illustrent magistralement ce danger : lorsque la parole se détourne du bien commun et devient un outil de persuasion purement stratégique, elle peut détruire la justice et ébranler l’ordre social.
Aujourd’hui, ce danger se manifeste sous une forme amplifiée par les réseaux sociaux. Ces plateformes, en donnant à chacun une tribune sans filtre, transforment la parole en objet volatil et dénué de vérification. Tout le monde peut s’exprimer, mais la valeur de la parole se dilue, et les opinions les plus farfelues acquièrent une crédibilité artificielle. Les discours complotistes prospèrent dans ce vide critique, transformant le doute en certitude dogmatique. Comme le notait Platon, la démocratie peut se muer en démagogie lorsque la majorité, séduite par l’éloquence d’un individu, abandonne la raison pour l’émotion.
La politique menée par Donald Trump illustre ce mécanisme. Il a su capter l’attention et mobiliser un électorat en jouant sur la peur, le ressentiment et l’illusion d’une vérité exclusive. Sa stratégie repose sur ce que Hannah Arendt nommait la « banalité du mal » : l’usage systématique de la parole pour normaliser des idées extrêmes et fragiliser la rationalité collective. La démocratie, censée être le gouvernement du peuple par le peuple, devient alors un instrument au service d’une vision partiale, où la majorité est manipulée et la minorité réduite au silence.
Freud, dans ses analyses sur les masses, soulignait que le collectif peut être facilement influencé par des figures charismatiques, surtout lorsque les individus abandonnent leur jugement critique. Aujourd’hui, cette influence se déplace et se démultiplie sur les réseaux sociaux, où la viralité et l’instantanéité exacerbent l’émotion et réduisent la réflexion. Le désaccord, indispensable à la démocratie, est remplacé par l’insulte, le procès d’intention et l’annihilation de l’opinion d’autrui.
Face à ces menaces, la démocratie ne peut survivre sans une conscience philosophique aiguë : la liberté d’expression doit être accompagnée d’une éducation critique qui permette de distinguer le vrai du faux et de reconnaître la manipulation. Comme le soulignait Kant dans sa Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ?, le salut de la raison publique dépend de la capacité des citoyens à penser par eux-mêmes, sans se laisser dicter leurs opinions par des charlatans ou des démagogues.
L’enjeu est donc double : il s’agit de protéger l’espace démocratique des manipulations tout en formant les citoyens à une parole responsable, capable de concilier vérité, argumentation rationnelle et bien commun. La démocratie n’est pas un état acquis : elle exige vigilance, prudence et réflexion constante.
Trump et ses méthodes ne sont pas des anomalies isolées, mais l’illustration d’un risque inhérent à toute démocratie : la puissance du verbe lorsqu’elle est détournée à des fins personnelles ou idéologiques. Pour que la démocratie survive et prospère, nous devons, comme Socrate, rester critiques, et, comme Kant, enseigner la raison autonome. Seule une parole éclairée, pensée comme un acte moral et collectif, peut protéger le gouvernement du peuple contre ses propres dérives.
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