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L’Afrique post-indépendance traverse une crise profonde de la démocratie. 

Derrière les proclamations de principes démocratiques inscrits dans les constitutions et martelés dans les discours, se cachent en réalité de nombreuses démocraties de façade – des régimes qui, sous un vernis démocratique, dissimulent des pratiques autoritaires et antidémocratiques. L’affichage formel des institutions démocratiques contraste avec la réalité où le pouvoir est confisqué par une élite politique, souvent une oligarchie militaire ou civile, qui piétine les libertés fondamentales. 

 Un exemple concret est celui du Togo, où la dynastie Gnassingbé contrôle le pouvoir depuis 1967, à commencer par Gnassingbé Eyadéma, puis son fils Faure Gnassingbé, qui est à la tête du pays depuis 2005. Bien que le pays organise des élections, celles-ci sont souvent entachées d’irrégularités et accusées de fraude, limitant la participation réelle des citoyens et empêchant toute véritable alternance. Les droits de l’homme sont régulièrement violés, avec des arrestations arbitraires et une répression des opposants.

Ainsi, derrière l’apparence de démocratie se cache un système autoritaire où le pouvoir reste concentré dans les mains d’un petit groupe. Le fossé entre les promesses des constitutions africaines post-indépendance et la réalité du terrain est frappant. Nombre de pays du continent ont rédigé des constitutions qui garantissent des droits et libertés essentiels, comme la liberté d’expression, le droit de manifester ou la tenue régulière d’élections multipartites. Mais dans les faits, ces principes sont souvent bafoués. En Guinée équatoriale, Teodoro Obiang Nguema est au pouvoir depuis 1979, faisant de lui l’un des chefs d’État les plus anciens au monde. Ce pays connaît une répression systématique contre les opposants et une concentration du pouvoir dans les mains d’un seul homme, malgré les apparences d’un régime républicain. Au-delà des dirigeants eux-mêmes, ce modèle est soutenu par un appareil institutionnel et des partis politiques qui servent de simples faire-valoir.

Dans plusieurs pays, comme au Cameroun, les régimes à parti dominant ont émergé. Le président Paul Biya, qui est au pouvoir depuis 1982, dirige un système où les élections sont largement contrôlées et où les partis d’opposition sont souvent fragmentés ou cooptés. La répression de la dissidence y est courante, comme en témoigne la gestion des conflits dans les régions anglophones du pays, où les forces de sécurité camerounaises ont été accusées de violations massives des droits humains. Cette concentration du pouvoir et la répression qui l’accompagne sont souvent justifiées par des arguments liés à la souveraineté nationale ou à la particularité des réalités africaines. Les dirigeants invoquent souvent la nécessité de maintenir l’unité nationale dans des pays multiculturels et multiethniques, où les rivalités internes pourraient, selon eux, dégénérer en conflits.

C’est notamment l’argument utilisé par Mobutu Sese Seko, ancien président du Zaïre (aujourd’hui la République démocratique du Congo), qui a justifié son régime autoritaire en affirmant que la démocratie multipartite risquait de diviser le pays en clans ethniques et régionaux. Son règne, marqué par un culte de la personnalité et la corruption massive, s’est prolongé pendant trois décennies, sous couvert de préservation de l’unité nationale. Les complicités des puissances occidentales, qui ont souvent soutenu ces régimes pour des raisons géopolitiques et économiques, sont indécentes. Pendant la Guerre froide, de nombreux pays africains étaient des pions dans la confrontation Est-Ouest, et des régimes autoritaires ont été soutenus tant par les États-Unis que par l’Union soviétique. En Afrique de l’Ouest, les régimes militaires tels que celui de Blaise Compaoré au Burkina Faso ont reçu un soutien tacite des puissances occidentales en échange de leur alignement sur certaines politiques internationales, notamment dans la lutte contre le terrorisme. Face à cette crise de la démocratie, le contraste avec les sociétés africaines traditionnelles est d’autant plus frappant. Certaines sociétés précoloniales avaient développé des formes originales de gouvernance participative.

Par exemple, les Akan du Ghana et de la Côte d’Ivoire, avant la colonisation, utilisaient des conseils d’anciens où les décisions étaient prises de manière consensuelle, tandis que les Igbo du Nigeria pratiquaient un modèle de démocratie décentralisée. Cependant, la colonisation et la domination des États post-indépendance ont souvent détruit ces pratiques démocratiques autochtones au profit de régimes autoritaires, hérités des structures coloniales, où le pouvoir est confisqué par une petite élite. Aujourd’hui, la démocratisation de l’Afrique passe par une reconnaissance de ces traditions démocratiques africaines et par l’établissement de véritables contre-pouvoirs. Des pays comme le Ghana, qui a réussi sa transition démocratique après des décennies de coups d’État et de régimes militaires, montrent qu’il est possible de renforcer les institutions démocratiques à travers des élections libres, des systèmes judiciaires indépendants et des médias actifs. La société civile joue également un rôle crucial dans ces processus.

En Afrique du Sud, par exemple, la mobilisation populaire contre la corruption sous l’ère de Jacob Zuma a montré l’importance de la participation citoyenne dans la défense de la démocratie. La séparation des pouvoirs, la mise en place de contre-pouvoirs solides, notamment des parlements réellement indépendants, une justice impartiale et une presse libre, est la clé pour limiter les dérives autoritaires et sortir de cette ère post-coloniale. Il s’agit là d’un défi fondamental pour l’avenir du continent africain, qui nécessite non seulement des réformes institutionnelles, mais aussi un engagement fort des citoyens africains pour défendre leurs droits et libertés. Dans ce contexte, il est impératif d’encourager l’éducation civique et la sensibilisation des populations aux enjeux de la démocratie. Une population bien informée est mieux équipée pour revendiquer ses droits et pour participer activement au processus démocratique. Les jeunes, en particulier, sont des acteurs essentiels dans cette dynamique, car ils représentent l’avenir et apportent de nouvelles perspectives et énergies dans la lutte pour la démocratie. Des mouvements citoyens, comme ceux observés lors des printemps arabes, montrent que la jeunesse peut être un catalyseur de changement. En Afrique, des initiatives telles que #EndSARS au Nigeria ou #FreeSenegal au Sénégal illustrent la capacité des jeunes à s’organiser, à mobiliser et à revendiquer des réformes. Ces mouvements, souvent alimentés par les réseaux sociaux, transcendent les frontières et unissent les citoyens autour d’objectifs communs, en défiant l’autoritarisme. Cependant, la route vers une véritable démocratie en Afrique est semée d’embûches. Les régimes en place n’hésitent pas à recourir à la violence et à la répression pour étouffer toute forme de contestation. Les acteurs de la société civile et les journalistes qui osent dénoncer les abus sont régulièrement ciblés. La protection des droits de l’homme et la promotion d’un espace civique ouvert sont donc cruciales pour garantir que les voix des citoyens ne soient pas réduites au silence. Un autre aspect important est la nécessité de renforcer la transparence et la responsabilité dans la gouvernance. Les mécanismes de lutte contre la corruption doivent être mis en place avec rigueur, car la corruption est souvent l’un des principaux obstacles à la démocratie en Afrique.

Les initiatives de gouvernance ouverte, qui favorisent la participation des citoyens et l’accès à l’information, peuvent contribuer à créer un climat de confiance entre les gouvernants et les gouvernés. En outre, la coopération régionale et internationale est indispensable pour soutenir les mouvements démocratiques sur le continent. Les organisations régionales, telles que l’Union africaine, doivent jouer un rôle actif dans la promotion des droits humains et de la démocratie, en condamnant les abus et en soutenant les transitions pacifiques. Les pays africains doivent également apprendre les uns des autres, en partageant les meilleures pratiques et en s’entraidant pour contrer les défis communs. Dans cette lutte pour la démocratie, chaque voix compte. Les Africains doivent être les architectes de leur avenir, en revendiquant des institutions qui reflètent réellement leurs aspirations. En fin de compte, la démocratisation de l’Afrique ne sera réussie que si les citoyens s’engagent pleinement dans la construction d’un avenir où leurs droits et libertés sont respectés, et où la dignité humaine est au cœur de toutes les décisions politiques. La route est longue et ardue, mais le potentiel d’une Afrique démocratique et prospère est à portée de main.

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