Le monde a connu des bouleversements profonds et rapides, marqués notamment par la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et le conflit à Gaza. Ces crises ont durablement ébranlé l’idée selon laquelle l’Occident serait le garant naturel du droit international et du droit humanitaire. En se révélant incapable d’empêcher ou de faire cesser des crimes de guerre, les puissances occidentales ont vu leur autorité morale et politique sérieusement remise en cause.
Ces événements ont mis en lumière la fragmentation croissante du système international et la lutte d’influence entre les États-Unis, la Chine et la Russie pour l’hégémonie mondiale, tandis que l’Inde s’impose progressivement comme un acteur stratégique incontournable. C’est dans ce contexte que la notion de Sud global, d’abord développée dans les milieux universitaires américains, s’est imposée dans le débat public comme une évidence.
Pourtant, le Sud global n’est ni un espace homogène ni une catégorie simple. Il ne s’agit ni d’une division géographique, ni d’une classification strictement socio-économique. Cette notion recouvre des pays aux trajectoires historiques, économiques et sociales très diverses. Ils partagent néanmoins des héritages communs, notamment des structures économiques issues de la période coloniale, souvent fondées sur l’exportation de matières premières ou de produits à faible valeur ajoutée.
Ces pays contestent la gouvernance internationale façonnée depuis des siècles par les puissances du Nord. Comme le politique est indissociable de l’économique, cette contestation s’étend aux valeurs morales occidentales — libéralisme, droits de l’homme, démocratie — régulièrement remises en question par des États du Sud, qu’il s’agisse d’anciens pays non alignés ou de puissances émergentes telles que la Chine, l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du Sud. Dans de nombreux cas, des régimes autoritaires instrumentalisent des critiques parfois légitimes de l’Occident pour parvenir à des conclusions qui renforcent leur emprise sur leurs populations.
Le rejet de l’Occident s’inscrit souvent dans une rhétorique anticoloniale, où le refus de certains modes de vie, de libertés sexuelles ou vestimentaires est présenté comme une forme de résistance culturelle. Cette posture n’est pas nouvelle, mais elle bénéficie aujourd’hui d’un écho plus large, porté par des réseaux conservateurs influents. La Russie s’inscrit pleinement dans cette dynamique, cherchant à reconstituer une sphère d’influence héritée de la guerre froide, tandis que la Chine ambitionne de réviser l’ordre international libéral à son profit.
Cette « guerre froide du XXIᵉ siècle » ne se limite toutefois pas à une confrontation idéologique. Elle coexiste avec une forte interdépendance économique. La Chine, par exemple, continue de rechercher des investissements occidentaux et de préserver des relations économiques solides avec l’Occident, malgré son soutien politique à certaines causes du Sud, notamment la cause palestinienne. L’Inde, quant à elle, se rapproche stratégiquement des États-Unis pour contenir l’expansionnisme chinois, illustrant la complexité des positionnements au sein même du Sud global.
Sur le plan économique, la coopération Nord-Sud masque souvent une réalité inverse : les flux financiers nets vont fréquemment du Sud vers le Nord. Le remboursement de la dette dépasse largement les montants de l’aide publique au développement, tandis que la fuite des cerveaux prive de nombreux pays du Sud de compétences essentielles, notamment dans les secteurs de la santé et de l’ingénierie.
Malgré cette hétérogénéité, le Sud global dispose aujourd’hui des moyens politiques et diplomatiques nécessaires pour contester les décisions unilatérales des puissances occidentales. L’action du Brésil et de l’Afrique du Sud dans les initiatives visant à répondre à la tragédie de Gaza, notamment par le recours au Conseil de sécurité ou à la Cour internationale de justice, illustre cette capacité à peser sur la scène internationale.
Cependant, penser que le Sud global peut restaurer sa crédibilité en se rangeant derrière la Chine et la Russie constitue une illusion. Le discours sur le « deux poids, deux mesures » occidental est souvent instrumentalisé, alors même que Pékin et Moscou appliquent des logiques similaires dans leurs propres zones d’influence. Aucun de ces acteurs n’échappe à la realpolitik.
Dans ce contexte émerge le concept de non-alignement actif, développé notamment par Carlos Ominami, Jorge Heine et Carlos Fortin. Il ne s’agit ni d’une neutralité passive, ni d’un projet anti-occidental ou pro-chinois, mais d’une forme d’autonomie stratégique fondée sur le respect du droit international. Cette approche encourage les pays du Sud à défendre leurs intérêts propres, en adoptant des positions différenciées selon les enjeux. Elle rejoint, à certains égards, l’idée d’autonomie stratégique défendue par plusieurs dirigeants européens, qui pourrait devenir centrale pour l’Europe une fois la guerre en Ukraine achevée.
Le crédit moral de l’Occident auprès du Sud global est indéniablement en baisse, même si le Nord reste attractif, comme en témoignent les flux migratoires. Dans le même temps, le Sud global s’affirme progressivement comme un acteur potentiel de la construction d’un ordre international plus équilibré. Il pourrait jouer un rôle déterminant dans l’élaboration d’une nouvelle architecture financière mondiale et dans la réforme des mécanismes de gouvernance internationale.
Pour que cette transition réussisse, les forums existants, tels que le G20, devront dépasser le stade de la vitrine politique et produire des résultats concrets répondant aux besoins des pays du Sud. Il faudra également reconnaître leurs contributions en matière de durabilité, de culture et d’innovation, ainsi que promouvoir des modèles de développement alternatifs fondés sur l’économie circulaire et la gestion durable des ressources.
Néanmoins, le Sud global devra aussi surmonter ses propres contradictions internes. Les tensions politiques, les inégalités sociales et les conflits régionaux entravent encore l’émergence d’une voix collective cohérente. Dans ce processus, le rôle de la société civile et des mouvements sociaux sera déterminant pour promouvoir la justice sociale, la paix et la démocratie.
Le Sud global se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. Sa capacité à devenir un véritable acteur de la gouvernance mondiale dépendra de son aptitude à s’unir autour d’une vision commune, à promouvoir un développement inclusif et durable, et à engager un dialogue exigeant mais constructif avec l’Occident. L’avenir de l’ordre international pourrait bien se jouer dans cette recomposition.
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