L’extrémisme politique ne surgit jamais sous la forme qu’on attend. Il n’avance pas toujours en bottes et uniformes, ni sous des emblèmes explicitement totalitaires. Il progresse souvent à bas bruit, porté par des discours de protection, de dignité retrouvée, de fidélité à une essence menacée. C’est précisément cette capacité à se réinventer que Umberto Eco désignait, dans Reconnaître le fascisme, par le concept d’« Ur-fascisme » : un fascisme primitif, éternel, susceptible de renaître sous des formes culturellement variées.
Depuis deux décennies, une nouvelle génération de militants politisés émerge dans plusieurs régions du monde, portée par une vision identitaire fermée de la société. Leur point commun n’est ni un programme économique cohérent ni une doctrine rigoureusement articulée, mais une conviction centrale : l’identité — culturelle, religieuse ou ethnique — serait assiégée, menacée par un ennemi diffus, souvent désigné sous le nom d’« Occident », de « modernité » ou de « complot global ». Cette vision transforme le malaise social en récit de persécution et la frustration politique en croisade morale.
Ce phénomène n’est pas réductible à une simple radicalisation religieuse ou à un conservatisme culturel. Il s’inscrit dans une logique plus profonde : celle d’un identitarisme total, où l’appartenance précède l’individu, où la naissance détermine la vérité, et où la fidélité à la tradition devient une obligation morale absolue. Comme le souligne Eco, le culte de la tradition est la pierre angulaire de l’Ur-fascisme : une tradition mythifiée, figée, soustraite à l’examen critique, présentée comme un héritage pur qu’il faudrait restaurer plutôt que questionner.
Ce traditionalisme n’est pas seulement nostalgique ; il est hostile à la pensée moderne. La raison critique, l’héritage des Lumières, la pluralité des interprétations sont perçus comme des menaces. La complexité devient suspecte. Le doute est assimilé à la trahison. Dans ce climat, l’action prime sur la réflexion, l’engagement physique sur l’argumentation, la ferveur sur la délibération. La pensée est vécue comme faiblesse, la nuance comme compromission.
L’un des traits les plus inquiétants de cette dynamique est son rapport au désaccord. Toute divergence est interprétée comme une attaque contre l’identité collective. Il ne s’agit plus de débattre, mais de se ranger. Le pluralisme — fondement de toute démocratie — est remplacé par une vision organique du peuple, supposé homogène, parlant d’une seule voix, incarnée par des figures charismatiques qui prétendent en être les interprètes exclusifs. Eco nommait cela le « populisme qualitatif » : le peuple n’existe plus comme ensemble d’individus, mais comme abstraction morale.
À cette logique s’ajoute une obsession du complot, autre caractéristique majeure de l’Ur-fascisme. Les difficultés sociales, économiques ou politiques ne sont jamais analysées comme le produit de rapports structurels complexes, mais imputées à des forces cachées, à des ennemis intérieurs ou extérieurs. Ce mécanisme permet d’éviter toute autocritique et de transformer la colère en certitude. La paranoïa devient une méthode de lecture du monde.
Il serait toutefois erroné de croire que ces dérives ne concernent que des marges radicales. Leur force réside précisément dans leur capacité à se normaliser, à investir des espaces politiques légaux, médiatiques, parfois institutionnels. L’Ur-fascisme, rappelait Eco, n’a pas besoin de suspendre les libertés pour prospérer ; il peut se nourrir des failles de la démocratie elle-même, de la défiance envers les institutions, du sentiment d’abandon éprouvé par une partie de la jeunesse.
Face à cette tentation fascisante, la réponse ne peut être uniquement sécuritaire ou morale. Elle doit être politique, culturelle et éducative. Politique, en restaurant la crédibilité des institutions démocratiques et la possibilité réelle de la participation citoyenne. Culturelle, en défendant la complexité, l’art, la pensée critique contre l’appauvrissement du langage et la simplification du réel. Éducative, enfin, en formant des citoyens capables de distinguer identité et enfermement, héritage et dogme, engagement et fanatisme.
La démocratie n’est jamais acquise. Elle exige un effort constant, une vigilance active, une capacité à reconnaître dans les discours rassurants les germes de l’exclusion. Comme l’écrivait Roosevelt, le fascisme prospère là où la démocratie cesse de progresser. Reconnaître l’Ur-fascisme aujourd’hui, ce n’est pas céder à l’anachronisme ; c’est refuser que l’histoire se répète sous d’autres noms, avec d’autres visages, mais selon la même logique de fermeture et de peur.
Résister à cette logique, c’est affirmer que l’identité n’est pas un destin, mais une histoire en mouvement — et que la liberté commence précisément là où l’on accepte de la raconter autrement
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