Qui a oublié de remercier ?

Le 19e Sommet de la Francophonie aura lieu les 4 et 5 octobre 2024 à Villers-Cotterêts et à Paris. 

Cet événement a pour objectif officiel de mettre en valeur la langue française et la francophonie dans différents domaines tels que la diplomatie, la politique, l’économie et la culture. Toutefois, il est évident que cette réunion, qui existe depuis 1986, vise principalement à renforcer l’influence de la France dans le monde. 

Le prochain sommet se tiendra sous le titre « Créer, innover et entreprendre en français ». 

 Selon l’Observatoire de la francophonie, 60 % des francophones en 2022 étaient en Afrique. Cependant, il est intéressant de noter que l’Algérie, où le français est largement utilisé, n’a jamais voulu faire partie de cette organisation. 

C’est aussi un euphémisme d’affirmer qu’actuellement, entre la France et une bonne partie de l’Afrique francophone, les relations ne sont pas au beau fixe et il serait hypocrite de ne pas s’interroger sur les attentes réelles des participants et des organisateurs de ce sommet. 

Comment comptent-ils gérer la situation ? Peut-on imaginer les dirigeants maliens, burkinabè et nigériens assister à ce sommet comme si de rien n’était ? Mais prenons le temps de regarder, ne serait-ce qu’un instant en arrière : pourquoi sommes-nous arrivés à ce point de rupture ? 

Ce qui se passe n’est pas le fruit du hasard, et il est bien commode pour certains de dire qu’il est téléguidé par d’autres puissances, même si celles-ci n’attendaient que cela pour se positionner en Afrique. C’est le résultat inévitable de la politique menée par la France en Afrique depuis des décennies. 

Un aveuglement, un sentiment de toute-puissance et d’impunité ont fini par créer une situation ouvertement conflictuelle.

Dans un rare moment de sincérité, Emmanuel Macron, alors candidat à la présidence de la République française, a déclaré le 15 février 2017 à la télévision algérienne : « La colonisation est un crime contre l’humanité ». Depuis il a changer à 180 degrés de position. 

 Pire, l’État français, peu ou prou, a toujours glorifié son « œuvre coloniale ». En 2005, un projet de loi demandait aux enseignants de mettre en avant les aspects positifs de la colonisation, en particulier en Afrique du Nord. Très rarement, et alors de façon quasi-confidentielle, le fait que le projet colonial a dénié toute valeur aux traditions et coutumes locales, et imposé un mode de vie, une religion et une culture européens au mépris total de la culture locale, est évoqué dans les médias. Pourtant, les cultures et civilisations locales étaient héritières fières d’histoires multimillénaires : sans remonter à la discutée nature noire de l’Égypte antique, Carthage, les empires du Mali et du Ghana, pour n’en citer que quelques-uns, sont largement antérieurs aux civilisations chrétiennes d’Europe.

Aucun travail de mémoire n’a été fait sur ces sujets, et un président de la République française a osé proclamer publiquement, il y a moins de 20 ans, que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Pour maintenir et développer la francophonie, il était essentiel de respecter le besoin de reconnaissance des Africains. Il faut reconnaître que la colonisation a profondément affecté l’identité des peuples colonisés, qu’elle a installé dans les esprits une hiérarchie culturelle, sociale, ethnique entre le blanc et les Africains : elle a tordu, dans la violence, la barbarie et le sang, l’histoire des peuples colonisés. 

Après les indépendances, reconnues après des confrontations plus ou moins violentes avec les peuples colonisés, car nulle part la colonisation n’a été acceptée de gré, une néocolonisation a été mise en place ou tentée dans toutes les anciennes colonies : les comportements condescendants et arrogants des Français en Afrique ont perduré. 

Parallèlement, en France, les ressortissants de ces pays étaient de plus en plus discriminés, stigmatisés, traqués et soumis aux vexations, à la traque de la police et au lynchage médiatique ; les combattants des deux guerres mondiales et leurs descendants, les travailleurs attirés pendant les Trente Glorieuses et leurs descendants dans les cités des banlieues, « Paradis des prolétaires », devenues des « zones de non-droit », sont dorénavant personae non grata en France.

Leurs coutumes et modes de vie sont des plaies lépreuses sur l’étendard de la République et de la laïcité ! Leurs ressortissants doivent subir des procédures humiliantes et des files d’attente interminables pour déposer une demande de visa d’entrée en France (avec de faibles quotas de réponse positive, conduisant à des milliers de morts dans le Sahara et en Méditerranée). Comment les populations pouvaient-elles garder leur sang-froid quand l’ancienne puissance coloniale décline ouvertement ou subtilement le thème de l’immigration choisie, discrimine et inflige des traitements inhumains aux descendants des tirailleurs et zouaves ? 

C’est cet état d’esprit qui mine encore tous les projets. Depuis les indépendances, la France a maintenu une influence considérable sur les pays africains à travers des relations souvent opaques et corrompues. Les entreprises françaises exploitent les richesses africaines, tandis que des réseaux politiques ont installé ou soutenu des régimes dictatoriaux : selon un auteur, les populations vivent au quotidien la réalité du « Arrogant comme un Français en Afrique ». 

 Les débats postcoloniaux se sont souvent limités aux aspects politiques et diplomatiques, sans prendre en compte l’impact profond de la colonisation et de la décolonisation sur les sociétés concernées. 

C’est dans ce contexte que le passé colonial s’est rappelé à l’esprit des jeunes Africains. Ils expriment une colère refoulée en critiquant la politique française postcoloniale et en rejetant un système néocolonial. 

L’utilisation même de la langue française peut être perçue comme une forme d’agression envers des populations qui ne la maîtrisent pas. L’attitude désinvolte du président E. Macron envers les dirigeants africains a convaincu certains de la nécessité de rompre avec l’ancienne puissance coloniale et de rechercher de nouveaux partenariats. Des puissances telles que la Russie, la Chine, la Turquie et l’Iran n’attendaient que cela. Les conséquences de l’exploitation économique, de l’assimilation forcée et de la violence coloniale continuent d’avoir un impact important dans les anciennes colonies, mais aussi en France. 

Les anciennes colonies françaises, contrairement aux anciennes colonies britanniques, en souffrent. La colonisation et la décolonisation ont laissé des cicatrices profondes, tant dans les sociétés colonisées que dans les sociétés colonisatrices. 

En Europe, les partis d’extrême-droite ont fait de ce ressentiment une raison de vivre. En Afrique, la France est accusée de tous les maux. Cela permet aux dirigeants africains d’éviter de remettre en question leur propre responsabilité. La coopération en matière de sécurité doit être repensée.

La présence militaire de la France en Afrique a certes été réduite, mais telle qu’elle a été menée, c’est un saut dans l’inconnu. Il faut dépasser les égos et mettre en avant les intérêts des populations locales qui souffrent du terrorisme. 

Les initiatives régionales de sécurité doivent être encouragées, renforcées, et les capacités des forces de défense africaines doivent être soutenues. Il est important de donner aux pays africains les moyens de prendre en charge leur propre sécurité et de lutter contre les menaces terroristes et criminelles. Le traitement des questions migratoires ne peut se résumer à des insultes et des humiliations. L’Europe a besoin des forces vives africaines. 

Le spectacle des naufrages en mer des migrants est une honte. Nous le savons tous, traiter la question migratoire à travers l’aspect sécuritaire est une impasse. Il est crucial de promouvoir la mobilité des personnes et de faciliter les échanges culturels entre la France et les pays africains. Cela implique de faciliter l’obtention de visas pour les étudiants, les chercheurs, les artistes et les entrepreneurs africains, et de favoriser les partenariats entre les universités et les institutions culturelles. 

 Il est temps pour la France de repenser sa politique envers l’Afrique. Pour construire une relation apaisée, il est essentiel de reconnaître les erreurs du passé, de mettre en œuvre les bases de relations solides basées sur le respect mutuel et une coopération équilibrée : selon l’adage à la mode, un « partenariat gagnant-gagnant ». Car, n’en déplaise à tous les va-t’en-guerre, notre avenir est commun.

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