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Repenser le libéralisme à l’ère de l’ultralibéralisme

Le libéralisme est aujourd’hui l’une des doctrines les plus contestées de notre temps. Accusé d’être responsable de l’explosion des inégalités, de la crise écologique, de la fragilisation des démocraties et de la marchandisation du monde, il est souvent assimilé, sans nuance, au néolibéralisme ou à sa forme la plus radicale : l’ultralibéralisme. Pourtant, cette confusion masque une réalité historique et philosophique plus complexe. En 2025, il est urgent de distinguer le libéralisme de ses dérives et de repenser cette tradition politique non comme un dogme achevé, mais comme une méthode d’expérimentation collective.

À l’origine, le libéralisme n’est ni une idéologie du marché absolu ni une apologie de l’individualisme égoïste. Il naît dans un contexte de luttes contre l’arbitraire du pouvoir, l’absolutisme monarchique et l’emprise des dogmes religieux. Son ambition première est d’émanciper l’individu, de garantir sa liberté de conscience, sa sécurité juridique et sa participation au consentement politique. Cette ambition repose sur quatre piliers fondamentaux que l’on peut éclairer à la lumière des causes aristotéliciennes.

Sa cause matérielle est l’individu libre et égal en droits, non plus défini par son appartenance à un clan, une caste ou une corporation. Sa cause formelle est l’État de droit, structuré par la séparation des pouvoirs et la primauté de la loi. Sa cause efficiente privilégie la persuasion, le débat et la délibération publique plutôt que la contrainte. Enfin, sa cause finale vise l’extension maximale de la liberté individuelle, tout en reconnaissant que cette finalité suscite des débats permanents sur le rôle du bien commun et de la vertu civique.

Or, réduire le libéralisme à une essence immuable revient à trahir son esprit même. Le libéralisme n’a jamais été un bloc homogène. Il a connu des formes multiples : libéralisme politique, économique, social, ordolibéralisme européen, social-libéralisme, jusqu’au néolibéralisme contemporain. Historiquement, il a souvent été bien plus modéré et soucieux de l’intérêt général que ne le laissent entendre ses critiques actuelles. L’État-providence, la régulation des marchés, les politiques de redistribution ou encore la protection des libertés publiques ont longtemps été pensés comme compatibles avec le libéralisme, et parfois comme ses prolongements naturels.

Le tournant des années 1980 marque toutefois une inflexion majeure. Le néolibéralisme, en réaction aux crises économiques des décennies précédentes, fait du marché le principal régulateur de la société. Déréglementation, privatisations, réduction des dépenses publiques et libre-échange généralisé deviennent les nouveaux dogmes. Cette orientation a certes favorisé la croissance et l’innovation dans certains contextes, mais elle a aussi produit des effets délétères désormais visibles : montée des inégalités, concentration extrême des richesses, fragilisation des services publics et instabilité financière chronique.

L’ultralibéralisme, tel qu’il s’exprime aujourd’hui, pousse cette logique à l’extrême. Il ne se contente plus de limiter l’État : il tend à délégitimer toute forme de régulation collective. En 2025, cette radicalisation se manifeste par la domination des grandes plateformes numériques, la financiarisation de secteurs essentiels, la marchandisation des données personnelles et l’application de logiques de rentabilité à des domaines comme la santé, l’éducation ou la culture. Ce faisant, l’ultralibéralisme ne renforce pas la liberté individuelle ; il la fragilise, en concentrant le pouvoir économique et symbolique entre les mains de quelques acteurs privés.

Les crises contemporaines — climatique, démocratique, sociale et géopolitique — agissent comme un révélateur. Face à l’urgence écologique, le marché seul ne suffit pas. Face à la défiance démocratique, la réduction du politique à la gestion technocratique est une impasse. Face aux inégalités, l’égalité formelle ne garantit plus l’égalité réelle. Ces constats ne signent pas l’échec du libéralisme en tant que tel, mais celui d’une de ses interprétations historiques.

Repenser le libéralisme aujourd’hui suppose donc de renouer avec son esprit originel : celui de la modération, de l’expérimentation et du pluralisme. Un libéralisme conscient de ses limites, capable d’articuler liberté individuelle et responsabilité collective, marché et régulation, innovation et soutenabilité. Un libéralisme qui reconnaît que la concentration excessive de pouvoir — qu’il soit étatique ou privé — est toujours une menace pour la liberté.

En 2025, le véritable enjeu n’est pas de choisir entre libéralisme et intervention de l’État, mais de reconstruire un cadre politique où la liberté ne se confond pas avec la loi du plus fort. Le libéralisme n’est pas un système clos à défendre aveuglément ni un ennemi à abattre, mais une tradition vivante à réinventer. C’est à cette condition qu’il pourra redevenir non pas l’idéologie de l’ultralibéralisme, mais un projet démocratique au service du bien commun.

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