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La Palestine au cœur et l’antisémitisme en horreur

 Dans la série “Seinfeld”, le protagoniste éponyme, Jerry Seinfeld, découvre que son oncle Leo voit de l’antisémitisme dans la moindre petite contrariété. Toute mauvaise expérience, qu’il s’agisse d’un employé de la poste qui ne lui accorde pas de rabais sur les timbres, d’une pizza trop cuite ou d’une place de parking non disponible, est pour lui une preuve d’antisémitisme. 

Exaspéré par la paranoïa de son oncle, Jerry lui dit alors : « Oncle Léo, je suis sûr qu’ils ne sont pas antisémites. Peut-être qu’ils ont un problème avec les personnes âgées. »

L’actualité anxiogène distillée depuis le drame du 7 octobre a fait perdre toute pondération, même aux plus sages. L’émotion est à son zénith, aucune place n’est laissée aux nuances. Être à la fois juif ou arabe et propalestinien, ou être antisioniste sans pour autant être antisémite, est très difficile à assumer en public. Pourtant, des personnes qui refusent ces approches simplistes existent, mais on leur donne rarement la parole. 

Nous avons atteint un niveau de suspicion où, systématiquement, on fait douter de la sincérité des réactions d’indignation des uns ou des autres devant les meurtres d’innocents, en fonction de leurs religions ou de leurs noms de famille. Chacun a regagné sa tribu et le dialogue, à peine initié, trébuche. C’est blanc ou noir et pas autrement, c’est tellement sécurisant. C’est destructeur. Dans ce contexte de confusion extrême, certains cherchent à exploiter la situation pour semer plus de divisions. 

Ainsi, fin octobre, des dizaines d’étoiles de David bleues ont été marquées au pochoir sur les murs de bâtiments en région parisienne. Dans la nuit du 13 au 14 mai, trente-cinq mains rouges ont été peintes au pochoir sur le Mur des Justes du Mémorial de la Shoah à Paris. Qui en est responsable ? Dans quel but ? Et pourquoi en ce moment ? C’est dire à quel point nous devons être vigilants devant les rumeurs et toutes les formes de tentatives de déstabilisation internes et externes de la société. La droite extrême, les populistes et les fascistes ont le vent en poupe en ce moment. 

L’antisémitisme, cette haine des Juifs qui gangrène encore aujourd’hui la société, ne peut pas et ne doit absolument pas être minorée. Les tentatives de son instrumentalisation non plus. Être vigilant, c’est dénoncer ceux qui jouent aux pompiers pyromanes en voulant opposer musulmans et juifs, c’est le devoir des sages de la cité. En effet, l’extrême droite, qui s’est nourrie de la haine des Juifs pendant des siècles, dont l’histoire est jalonnée de théories, de discours, d’écrits et, pire, de crimes contre l’humanité, n’a aucune crédibilité quand elle prétend dénoncer l’antisémitisme. Elle cherche seulement à jouer sur l’émotion du moment pour diviser la société et stigmatiser les musulmans. Claude Askolovitch, journaliste reconnu, l’a exprimé mieux que quiconque ces jours-ci en déclarant sur un plateau de télévision : « Une des choses terribles qui nous arrivent, nous Juifs, c’est que la détestation des Juifs et le souvenir de la Shoah soient instrumentalisés par des gens qui ne nous veulent en rien du bien, mais qui veulent beaucoup de mal à mes voisins, compatriotes musulmans. »

Le Premier ministre israélien le déclare sans ambages : les musulmans représenteraient un danger pour la « civilisation judéo-chrétienne » et Netanyahou se présente comme l’ultime barrière contre les ennemis de cette civilisation. C’est énorme. Il est pathétique de voir l’extrême droite être blanchie par des chasseurs de nazis. Le Rassemblement National serait devenu fréquentable ? Il s’agit d’un tournant tellement contre-nature qui ne peut avoir d’autre moteur que la stigmatisation commune des musulmans. Dans ce contexte, les véritables intentions de ceux qui, d’une main, dénoncent la montée de l’antisémitisme et, de l’autre, prônent des idées xénophobes et racistes contre les étrangers, surtout quand ils sont arabes ou musulmans, sont claires. Elles jouent sur l’émotion encore vive de la Shoah pour stigmatiser une partie de la population.

Faisant d’une pierre deux coups, certains s’en servent aussi pour atténuer ou dédouaner les crimes israéliens dans les Territoires palestiniens. La banalisation de l’usage de l’insulte antisémite est alarmante. C’est une insulte blessante et grave. L’utiliser à tort et à travers finira par produire l’effet inverse de celui recherché. En ce moment, des intellectuels bien introduits dans la scène médiatique élaborent, à longueur de chroniques et d’éditoriaux, des explications tirées par les cheveux pour qualifier toute prise de position qui ne va pas dans le sens souhaité d’acte antisémite. Rappeler que le gouvernement d’extrême droite israélien doit respecter le droit international n’est pas une manifestation d’antisémitisme ! Non, exprimer une solidarité avec les Palestiniens n’est pas un acte antisémite et la guerre en Palestine n’est pas une guerre faite aux Juifs parce qu’ils sont Juifs. Non, dénoncer le meurtre de femmes, d’enfants, de vieillards, de malades, de personnels de l’UNRWA, de familles entières, de journalistes, de soignants et même d’humanitaires étrangers venus secourir… Et en Cisjordanie, les expulsions et expropriations des terres ne sont pas de l’antisémitisme. 

Porter un keffieh n’est pas un acte antisémite. Oui, 80 % du peuple palestinien a été expulsé de son pays de façon délibérée en 1948. Oui, des territoires sont occupés de façon illégale depuis 1967. Oui, 900 000 Palestiniennes et Palestiniens ont connu la prison depuis 1967. Non, critiquer le refus de voter en faveur d’un cessez-le-feu de certains gouvernements occidentaux ne revient pas à soutenir le terrorisme. C’est au contraire crier son attachement à la vie humaine. C’est ne pas tomber dans les excès et refuser de se laisser embarquer dans des considérations ignobles. 

 Soyons des héritiers de l’immense penseur palestino-américain Edward Saïd, qui n’hésitait pas à se définir lui-même comme “intellectuel juif” et que Dominique Eddé présentait de la façon suivante : “Il a eu le grand courage de mettre, coûte que coûte, son savoir et son énergie au service d’une cause perdue d’avance à l’échelle d’une vie. Luttant, pied à pied, au sein d’un monde occidental largement traumatisé par la culpabilité d’avoir laissé faire le génocide des Juifs et de s’en être acquitté à bon compte par le biais du déni et de la cécité envers les Palestiniens, Saïd a réussi à tenir sur ses positions sans jamais céder un pouce de son territoire à ce qu’il avait également en horreur : l’antisémitisme.” Si Saïd était encore parmi nous, il s’époumonnerait à répéter que tenter de justifier les meurtres commis le 7 octobre délégitime la parole de ceux qui le font. Inversement, essayer de défendre les massacres de familles entières, de 15 000 enfants et autant de femmes est immonde. En ce moment où chacun cherche à intimider l’autre à travers l’usage d’accusations monstrueuses, il nous faut défendre nos valeurs, préparer l’avenir et garder des passerelles de communication. 

 Je finirai avec des mots d’une grande dame de chez moi (Tunisie), l’historienne Sophie Bessis, carthaginoise juive fière de tous ses héritages. 

Dans son livre “Je vous écris d’une autre rive, lettre à Hannah Arendt”, la penseuse tuniso-française démontre combien les nationalismes arabe et juif se nourrissent et profitent l’un de l’autre : “Quant à moi, je crois être en paix car les parties de moi-même ne se font pas la guerre. J’ai tenté comme j’ai pu de les faire vivre ensemble et elles vivent. Je suis comme vous, je n’aime aucun peuple, j’aime des gens et des lieux. 

La seule tribu dont je me revendique est celle dont les membres écoutent les histoires des autres et, en les écoutant, les font leurs. 

C’est ainsi qu’on rassemble au lieu de diviser.” L’urgence est là : écouter et rassembler, et éviter tout ce qui sème la division et la haine. Avoir pour seul camp celui de la justesse et de la justice, c’est possible. 

Et celui-là nous impose d’être à la fois du côté des Palestiniens et avec nos amis juifs face à cette terrible gangrène qu’est l’antisémitisme.

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