« Ne négligez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, d’accueillir des anges. » — Épître aux Hébreux, 13:2
Depuis quelque temps, chaque aurore se lève sur un inventaire funèbre. Des corps. Des noms absents. Des enfants sans rivage.
La Méditerranée, jadis berceau de civilisations, est devenue un cimetière liquide.
Après neuf jours d’errance, vingt-deux êtres humains — dont trois enfants — sont morts de soif ou noyés, dans une indifférence devenue routinière. À Melilla, des dizaines de migrants africains ont été écrasés contre des grilles, matraqués, laissés à l’agonie. Le chef du gouvernement espagnol parle d’« atteinte à l’intégrité territoriale ». Les images, elles, parlent de massacre.
Au Texas, quarante-six corps entassés dans un camion, aspergés d’épices pour masquer l’odeur de la mort. En Angleterre, quelques années plus tôt, trente-neuf migrants congelés dans un conteneur.
Dans le désert tchado-libyen, vingt personnes mortes de soif, abandonnées après une panne mécanique.
La liste s’allonge. Le monde détourne les yeux.
Et pourtant, en ces temps de pandémies successives, le commerce mondial n’a jamais cessé de circuler. Les marchandises traversent les continents, les capitaux franchissent les frontières à la vitesse de la lumière. Seuls les êtres humains doivent mourir pour passer.
L’énigme est totale — ou plutôt, parfaitement hypocrite.
En France, le ministre de l’Économie explique que la pénurie de main-d’œuvre est l’une des urgences majeures du pays. Dans le même temps, le ministre de l’Intérieur durcit les menaces, restreint les visas, promet des expulsions massives, piétine le droit international et confond méthodiquement immigration et insécurité.
Il brandit des chiffres d’expulsions comme des trophées politiques, flattant une extrême droite qu’il prétend combattre, mais qu’il nourrit à chaque déclaration. L’histoire est connue : à force de courir après ses idées, on finit par les légitimer.
Le vent mauvais souffle partout.
Au nord comme au sud.
Alors que 450 millions d’êtres humains sont menacés par la famine, les écarts entre le nord et le sud n’ont jamais été aussi obscènes. Jamais dans l’histoire de l’humanité une telle abondance n’a coexisté avec une telle détresse.
Les sociétés riches, malgré les crises, n’ont jamais autant consommé, voyagé, jeté. Le loisir est devenu une nécessité, l’inconfort un scandale. La moindre privation d’un superflu est vécue comme une injustice.
Et pendant ce temps, à Melilla, Tijuana ou El Paso, une simple barrière sépare l’opulence du désespoir. Une frontière que chacun peut désormais contempler en direct sur l’écran de son téléphone.
Ces mêmes sociétés qui se proclament championnes des droits humains, qui distribuent certificats de démocratie et leçons de morale, se replient, se ferment, se durcissent. Elles refusent d’admettre une évidence pourtant documentée : l’immigration n’est pas une menace, elle est une nécessité.
On répète que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». C’est vrai — mais c’est une demi-vérité.
L’autre moitié est tue : la France ne serait pas ce qu’elle est sans l’apport massif de cette misère devenue force de travail.
Car tout en dénonçant « l’invasion », les pays du nord continuent de puiser, méthodiquement, dans les ressources humaines du sud : ouvriers agricoles, aides-soignants, ingénieurs, chercheurs. L’histoire humaine est faite de déplacements. Elle l’a toujours été. Elle le sera toujours.
Ce double discours est devenu indécent.
Il décrédibilise les valeurs qu’il prétend défendre.
Il alimente la haine.
Il nourrit partout les mêmes idéologies mortifères.
Les digues dressées après la Seconde Guerre mondiale cèdent les unes après les autres. Extrême droite en Allemagne, néofascisme en Italie, nationalismes triomphants en Europe, Trump aux États-Unis, Orban en Hongrie, Modi en Inde, Poutine en Russie, Erdogan en Turquie, Marcos aux Philippines.
Les drapeaux changent, le logiciel est identique : l’Autre comme menace.
Selon le FMI, les migrants représentent environ 3 % de la population mondiale — une proportion stable depuis soixante ans. Et pourtant, leur apport économique est démontré : une hausse d’un point de l’immigration augmente la production d’un pays d’environ 1 % à moyen terme.
Les faits sont là.
Mais les cœurs se ferment.
On ne parle plus d’intégration, mais d’assimilation.
On ne cherche plus à vivre ensemble, mais à imposer une identité mythifiée, figée, supposément supérieure.
On érige des murs physiques pour masquer un projet plus profond : des murs culturels.
La contradiction est partout.
L’immigré qui arrive est une menace.
Celui qui part devient un expatrié, un héros, une fierté nationale.
Ce deux poids, deux mesures révèle une faillite morale.
Aucun continent n’y échappe. Nationalistes et traditionalistes exploitent les peurs, instrumentalisent les réseaux sociaux, prospèrent sur la désinformation. Au nord comme au sud, ils se ressemblent. Ils parlent la même langue de l’exclusion.
Pourtant, l’ouverture n’a jamais appauvri.
La diversité n’est pas une naïveté.
La solidarité n’est pas une faiblesse.
Ce n’est pas une posture morale, mais un rappel essentiel :
une civilisation qui ne sait plus accueillir est une civilisation qui se vide de son sens.
Car, comme l’écrivait Saint-Exupéry :
« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, qui nous manque le plus.
Laisser un commentaire