La pandémie de Covid-19 évoque en moi le souvenir des Amérindiens décimés par des épidémies de variole, de typhus, de grippe, de diphtérie, de peste, de coqueluche ou de rougeole. L’arrivée de virus et de bactéries inconnus en Amérique a entraîné la mort de 80 % de la population autochtone. De même, le vieux monde a été façonné par des épidémies de peste, de choléra et de diverses formes de grippe, transformant radicalement notre planète.
Des similitudes persistent, comme lors de la pandémie de grippe espagnole en 1919, où ni vaccin ni traitement n’étaient disponibles, tout comme aujourd’hui pour la Covid-19. Certains pourraient dire que rien de nouveau n’émerge, mais cela n’est qu’en partie vrai. Le sentiment d’impuissance face aux catastrophes perdure depuis des siècles, mais la grande source de frustration réside dans le fait que nos sociétés pensaient avoir triomphé des maladies infectieuses. Or, un virus met à mal l’ordre mondial, menaçant les avancées démocratiques, sociologiques et économiques durement acquises.
Nos vies confortables sont désormais menacées, et nous demeurons incapables de prédire l’avenir. En réalité, cette incapacité n’est pas totalement nouvelle ; depuis des années, nous savons que la famille des coronavirus causera des épidémies récurrentes. Pourtant, cette menace n’a pas été prise au sérieux, tout comme d’autres zoonoses et les émergences de maladies humaines.
Il est frappant de constater que les dirigeants mondiaux reconnaissent maintenant leurs erreurs en matière de santé. La Covid-19 prospère sur trois décennies d’abandon de la santé publique par les États, une négligence unanimement reconnue. Un effondrement sanitaire menace tous les aspects de notre monde, économiques, sociaux, anthropologiques ; aucun aspect de nos vies bien réglées n’a été épargné.
L’épidémie a mis en lumière le rôle crucial des professionnels de la santé. Des milliers de médecins et d’infirmières manquent cruellement à travers le monde. Ceux qui sont en première ligne aujourd’hui se sont mobilisés et sacrifiés, mais leur engagement risque d’être oublié dans quelques mois.
Une autre erreur commune des gouvernements a été de considérer la santé comme l’affaire exclusive d’un ministère et de professionnels de la santé. En tant qu’ancien directeur général de la santé et ministre de la santé en Tunisie, j’ai constaté l’isolement de ce ministère dans le monde entier. La santé ne se limite pas au ministère de la maladie. La crise actuelle met en lumière la complexité de la prise en charge des problèmes de santé, à l’échelle nationale et internationale.
Le choc de la Covid-19 a révélé le meilleur et le pire en nous. Nous prenons soudainement conscience de notre interdépendance, de notre vulnérabilité collective. Le confinement, loin d’être uniquement physique, a des répercussions différenciées sur les plans social, économique et psychologique, accentuant les inégalités. Les plus vulnérables, particulièrement les femmes et les enfants, en paient le prix fort.
Les médias ne soulignent pas suffisamment que les privilégiés se retirent dans leurs résidences secondaires, tandis que les travailleurs journaliers ne peuvent se permettre un arrêt de 45 jours sans revenu. La culpabilisation au nom du civisme est injuste, sapant la solidarité nécessaire. Le confinement met en lumière la valeur intrinsèque de l’humain, indépendamment de ses actions ou de ses profits. Notre société de consommation est malade, notre planète aussi, victime de notre avidité de production.
La pandémie fait émerger la nécessité d’un modèle de développement différent. Apprendre à construire un comportement collectif face aux défis sera un acquis majeur de cette période. La Covid-19 n’est ni la première ni la dernière menace que nous devrons affronter ensemble. La nécessité de la cohésion sociale est évidente, prenant une dimension transnationale.
Aujourd’hui, la fermeture des frontières peut sembler d’actualité, mais la communauté mondiale s’impose comme une vérité première. La souveraineté nationale devient caduque face à la nécessité de partager des ressources telles que le vaccin. Le sentiment de communauté de destin de l’humanité est tangible, suggérant peut-être le début d’une ère nouvelle. Comme le soulignait Jacques Attali, « l’humanité n’évolue significativement que lorsqu’elle a vraiment peur ». Bien que les réactions des puissants à la sortie de la crise restent incertaines, en tant que citoyens du monde, nous avons le pouvoir d’influencer le changement.
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