Date : 30 juin 2021
Les vagues se succèdent, mais aucune ne ressemble à la précédente. Leurs répercussions sociales, humaines, psychologiques, économiques, et bien entendu sanitaires, se superposent et se multiplient. Au fil du temps, la lassitude de nos concitoyens se transforme en colère, puis en désespoir. Nos vies ont été ébranlées par des pertes cruelles, des deuils non faits, des restrictions de nos libertés essentielles, des dépressions masquées, des accès de violences intra et extrafamiliales. Les fractures sociales se creusent à vue d’œil. Tout cela survient dans un climat d’insécurité et d’instabilité post-révolutionnaires. C’est un peu trop pour notre petit pays.
Bien sûr, le monde entier a été touché par une pandémie dont la fin n’est pas en vue. Mais, plus que partout ailleurs, l’union sacrée était nécessaire dans une Tunisie traversant une phase cruciale de son histoire.
Pourquoi cela n’a-t-il pas été possible ?
Nous n’avons pas reçu le soutien étranger nécessaire, c’est un fait, mais nous assumons une lourde responsabilité dans la situation actuelle.
À bien des égards, la crise sanitaire a révélé l’opportunisme, l’avidité au gain, l’incompétence, et le manque de civisme de larges pans de la société. Elle a mis en lumière les non-dits, les débats de société non menés, les retards accumulés dans tous les secteurs, et les incohérences du modèle de développement en place.
La crise sanitaire a également mis en lumière les injustices patentes et latentes qui minent nos sociétés.
Les failles du système de santé et éducatif ne sont que la partie émergée d’un iceberg à la dérive.
Il est difficile pour le commun des mortels, qui n’a pas eu à faire à la santé, de réaliser à quel point notre système de santé a été livré aux mains des incompétents et des prédateurs pendant 30 ans. Les blouses blanches n’ont pas été surprises ; elles le savaient.
Bien naïfs ou malintentionnés sont ceux qui déclarent à tue-tête que les perversions du système générées par la dictature pouvaient être corrigées en quelques années. C’est irréaliste, surtout lorsque les moyens nécessaires aux réformes et, en premier lieu, le courage politique pour affronter les lobbys, n’étaient pas là.
Nous ne le dirons jamais assez, mais la crise actuelle impactera durablement le pays, notamment les plus vulnérables, les catégories sociales les plus fragiles, les minorités sociales. D’ores et déjà, le chômage, déjà endémique, touche plus durement les femmes. L’abandon scolaire, une bombe à retardement, prend une ampleur effrayante chez les enfants des zones reculées du pays et dans les quartiers défavorisés.
Comment la situation a-t-elle été gérée depuis 18 mois ?
Inutile de revenir sur les polémiques stériles concernant le manque de moyens ou l’accès aux vaccins. La faiblesse de nos moyens aurait dû nous inciter à dépasser nos divergences et à réaliser l’union sacrée. Au lieu de cela, nous avons vu proliférer dans cette ambiance anxiogène les manipulations des faits, les discours populistes, infantilisants. C’est toujours la faute des autres, de l’étranger, du voisin, du frère, de la colonisation, des grandes puissances.
Le charlatanisme médiatique d’experts ex nihilo aux titres aussi pompeux que creux a fait le reste. Des prédicateurs. Ils distillent des conclusions infondées qui ont été reprises sans discernement par des médias qui ne prenaient même pas le temps de vérifier l’information. En réalité, ces comportements étaient loin d’être innocents. Chacun, dans son domaine, a joué sa partition personnelle sans retenue, dans l’espoir de tirer des bénéfices secondaires de la crise.
À chaque fois que nous avons cru avoir touché le fond, un nouveau gouffre s’ouvrait sous nos pieds. Sans verser dans une paranoïa excessive, il n’y a aucun doute sur les intentions de certains. Certains regrettent le temps de la dictature, d’autres rêvent de bâtir sur les décombres de l’État une théocratie, et entre les deux naviguent des forces obscures sans programme précis et à la recherche d’une légitimité.
Quelles sont les alternatives qui s’offrent à nous aujourd’hui ?
Bien prétentieux celui qui croit détenir la solution à nos problèmes. Commençons d’abord par intégrer que nos moyens sont plus limités que jamais et que notre économie est moribonde. Ce n’est pas un accident ou quelque complot ourdi par des forces obscures ; nous avons voté et choisi les représentants et dirigeants que nous avons. Nous avons aussi instauré des règles de fonctionnement ubuesques au sein de nos entreprises et dans toutes les institutions. Nous avons abusé d’une liberté chèrement acquise et tout fait pour nous mettre dans une situation d’échec dans presque tous les secteurs. Il n’est pas exagéré de dire qu’entreprendre en Tunisie aujourd’hui est synonyme de témérité.
D’autre part, admettons que Delta, Delta plus, Beta, Alpha, et peut-être Gamma, bref, le virus et ses variants vont continuer à vivre, circuler, et muter avec nous et en nous. Apprendre à vivre avec le virus n’est qu’une petite partie des défis que nous devons relever.
La crise nous a appris que toutes les approches non fondées sur la solidarité et la justice sociale sont vouées à l’échec. Nous ne devons pas compter sur la bonne volonté de quelques-uns pour les faire respecter. Solidarité et justice sociale devraient être déclinées sous toutes les formes. L’État doit, à travers ses institutions, veiller à ce que ces principes soient scrupuleusement respectés dans toutes les décisions. C’est ainsi que sera regagnée la confiance en l’État et ses institutions. C’est ainsi que l’État pourra exercer pleinement
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