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Le Paradoxe de l’Expertise : Une Génération de Spécialistes et les Défis Médiatico-Médicaux de la Pandémie

Les connaissances scientifiques ne sont ni des opinions personnelles ni des émotions, pourtant, la phrase la plus entendue dans les médias ces derniers mois à propos de la pandémie a été : « Ce n’est pas mon domaine, mais moi personnellement je pense que… » — un pléonasme égocentrique, à l’opposé de l’humilité de ceux qui savent vraiment. La dérive médiatico-médicale de cette génération d’experts Covid, parlant avec assurance de sujets qu’ils ne maîtrisent pas, a eu des conséquences durables. Informer et vulgariser sont des devoirs, mais émettre des opinions non fondées dans les médias est une pente glissante. L’ultracrepidarianisme en vogue a ébranlé une corporation réputée pour son professionnalisme. Dans cette époque ridicule, une opinion personnelle balancée sans fondement dans un média devient un scoop, une sorte de prédiction scientifique simplement parce qu’elle est émise par un professionnel !

Les blouses blanches, dévouées jour et nuit depuis un an pour sauver des vies, ne se reconnaissent pas dans ces émissions abusivement appelées médicales, où l’on prédit l’avenir sur des impressions. L’ultra-accessibilité des invités a été un critère déterminant dans le choix des médias, au détriment de la rigueur scientifique. Les conséquences de cette absence de rigueur dans les choix d’invités et les messages délivrés sont colossales. Aujourd’hui, la rue a perdu confiance, et la pandémie en est à sa troisième vague. La défiance du public envers les experts, les scientifiques, l’industrie pharmaceutique, les grandes puissances économiques, l’OMS et les agences de médicaments est symptomatique de cette rupture de confiance. Les antivax et les complotistes se sont engouffrés dans la brèche. Le populisme scientifique prolifère et il se vend bien. Le nationalisme, pendant obligé du populisme, prend le masque de la science. Moins hideux que tout autre nationalisme, il est toléré, voire vanté !

Pourtant, les fondamentaux en recherche médicale sont clairs pour les bons professionnels. Prendre son temps, rationalité dans la démarche scientifique et doute sont le yin et yang des scientifiques. Essais cliniques, standardisation, randomisation en double aveugle, transparence sur les données, humilité, doute, travail d’équipe, publication dans des revues indexées, bref, le quotidien des chercheurs a été oublié. La science s’accommode mal avec l’immédiateté, le scoop, les solutions miraculeuses. Peu importe, les médias cherchent les effets de manche. Les instances régulatrices ont laissé faire. Les idées simplistes, les croyances, les intuitions, les émotions plaisent au grand public, alors on leur sert de la soupe. Grave erreur.

Un an de cours intensifs nous a permis de tout savoir sur les symptômes de la maladie, la forme du virus avec ses spicules, sa protéine S et son ARN. Beaucoup ont eu l’impression d’être devenus experts en épidémiologie, en santé publique, en infectiologie, en pharmacologie, malheureusement c’est loin d’être le cas.

Pourquoi n’a-t-on pas eu la présence d’esprit de mettre à profit tout ce temps, ces dizaines de milliers d’articles, d’émissions, pour essayer de construire une société de citoyens responsables de leur santé au lieu de nous aventurer dans des sables mouvants ? Nous subissons les conséquences d’un an de battage médiatique intensif improductif. Il est impossible de convaincre une bonne partie de la population de l’utilité du masque, du lavage des mains et… de la vaccination. Et n’essayez pas d’expliquer qu’il est plus probable de mourir du Covid-19 que d’un caillot sanguin provoqué par un vaccin.

Qui oserait enfin parler des prescriptions fantaisistes d’antibiotiques, de corticoïdes, de vitamines, d’oligo-minéraux, par exemple ? Des traitements non validés scientifiquement ou parfois même invalidés deviennent la règle chez certains. Sous la pression des malades, nous sommes obligés de céder, disent certains, et de toutes les façons, l’automédication est plus que jamais un fléau national. Des ordonnances types, parfois offertes par le fabricant du médicament en question, circulent.

C’est une réelle perte de chance, car nous réalisons combien notre santé à tous est notre bien commun le plus précieux. Enfin, nous comprenons que la santé de mon voisin est aussi importante que la mienne. En un an, si les instances régulatrices, instances ordinales et autres avaient joué leur rôle, nous aurions pu faire de la pandémie un moment privilégié pour changer !

Trop de légèreté, trop d’amateurisme, trop de bling-bling médiatique au moment où la vie de millions de personnes était en jeu ont fait du mal. Aujourd’hui, plus personne ne conteste le fait que la santé est un bien commun à la base de l’économie mondiale, de la vie artistique, sportive, de l’éducation, de la vie sociale. Il est trivial de le redire, mais rien de tout cela n’est possible sans un environnement sain. Maintenant que nous touchons le mal du doigt, nous serons encore moins pardonnables si nous ne changeons pas.

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