» L’intellectualisation et la rationalisation croissante ne signifient donc nullement une connaissance générale des conditions dans lesquelles nous vivons » – Max Weber
La Covid-19, un fléau inédit, vient de nous faire vivre des moments inoubliables. Inoubliables parce que les conséquences des choix faits pendant cette crise auront des répercussions à long terme, peut-être plus que la pandémie elle-même. Dans ce contexte, il est crucial d’adopter une lecture critique des mécanismes qui ont conduit à des choix aux conséquences lourdes. Ces choix étaient-ils scientifiques ou politiques ? Interrogeons-nous sur le pourquoi et le comment de décisions aussi controversées que l’arrêt de la vie sociale et économique dans la moitié du monde pendant plus de deux mois.
Toute analyse doit tenir compte de l’état d’esprit des différents acteurs au moment où ces décisions ont été prises. La pandémie a frappé tout le monde, mais utiliser cet argument pour justifier toutes les politiques adoptées serait une erreur pour l’avenir. En tout état de cause, chaque pays devrait mettre en place une commission pluridisciplinaire indépendante chargée d’enquêter sur la crise et d’éclairer la nation.
Le monde retient son souffle. Dans le meilleur des cas, sans nouvelle « vague », les économistes nous avertissent déjà que le PIB mondial a chuté de 6% en 2020, le chômage est passé de 5,4% à 9,2%. Pour les pays émergents, les conséquences seront encore plus dévastatrices. La fuite des capitaux atteint des proportions sans précédent, les transferts d’argent des travailleurs à l’étranger diminuent, les inégalités s’accentuent, les moins qualifiés et les jeunes sont les premières victimes, l’accès à la protection sociale est compromis, et le secteur de la santé peine à rattraper les effets de l’arrêt des activités pendant plus de deux mois. Le niveau d’endettement des ménages a atteint des proportions alarmantes. Était-ce prévisible ? Était-ce vraiment le prix à payer pour sauver des vies ? Avons-nous opté pour des solutions adaptées à notre contexte épidémiologique, ou avons-nous fait les bons choix ? Répondre à ces questions est déjà une erreur à ce stade ; nous devons d’abord examiner les mécanismes qui ont guidé nos choix.
À l’ère des réseaux sociaux et de l’hypercommunication, la Covid-19 a révélé l’impossibilité de gérer le flux incessant d’informations qui nous submerge. Les opinions les plus farfelues, comme la fabrication du virus dans un laboratoire en Chine pour détruire l’économie américaine, peuvent être confortées sur les réseaux sociaux par des chefs d’État. Chacun a lancé ses certitudes, confirmées par des articles ou des exposés dans des organes à la réputation établie comme le Lancet ou le New England Journal of Medicine, pour ne citer que les plus connus. Les biais de confirmation sont devenus la norme. Scientifiques, politiciens et citoyens ont puisé aux mêmes sources mais ont parlé trois langues différentes, pensant parler la même. Comment cela aurait-il pu être autrement alors que les attentes, la culture et les objectifs de chacun étaient si différents ?
En réalité, et c’est rarement souligné, chacun s’est rejeté la responsabilité et a tenté de faire porter le chapeau à l’autre. On a tenté d’effrayer les citoyens en les accusant de manquer de civisme, on a accusé les politiciens de surréagir ou de ne pas être suffisamment réactifs, et tout était la faute des scientifiques qui avaient induit tout le monde en erreur. À l’évidence, la vie de ce ménage à trois – politiciens, experts et citoyens – n’a pas été harmonieuse.
Durant cette période tumultueuse, sont apparus les « scientifiques de dernière minute ». Ils ont envahi l’espace médiatique, défendant avec acharnement les hypothèses les plus farfelues à partir de certitudes. Une fossilisation intellectuelle s’est opérée chez eux. Le débat sur l’hydroxychloroquine en est un exemple frappant. Il en va de même pour l’utilisation des masques ou le R0. Les croyances et les polémiques ont entravé un véritable débat sur les stratégies à adopter. Réduire une crise planétaire à l’hydroxychloroquine a été pathétique. Plus la personne était incompétente, plus elle surestimait son niveau de compétence, devenant ainsi une star médiatique éphémère. Nous avons vécu cela. Des individus sûrs d’eux sur des sujets qu’ils maîtrisaient souvent partiellement ont réussi à détourner l’opinion publique des vrais enjeux qui allaient durablement impacter leurs vies. Se rendaient-ils seulement compte de la gravité de la situation, et je ne parle pas seulement de la situation sanitaire ?
Dans un contexte d’extrême incertitude, de nombreux médecins ont été promus experts par les politiciens et les médias. Parfois, ils ont été mis en avant pour justifier des décisions purement politiques. Facilité et soudaine notoriété ont fait oublier à certains leur devoir de réserve. Ils se sont crus investis d’une mission divine pour éclairer le peuple sur tout, tout le temps, même sur des hypothèses non prouvées. Le bon sens populaire avait du mal à accepter qu’une approche scientifique nécessite du temps. Néanmoins, nous avons eu des orateurs qui ont donné les réponses attendues. Dire « je ne sais pas » est souvent plus digne qu’affirmer des approximations. La base même de toute réflexion scientifique sérieuse est le doute, mais comment faire comprendre cela à des médias en quête de sensations fortes ? Le tumulte médiatique a causé des dommages collatéraux importants. Un médecin qui se permet de donner son avis sur le Hajj, Omra, tourisme, baignades, mariages, cuisines, activités sportives en période d’épidémie, avec assurance, est une aubaine pour les médias et les politiciens. Dans cette précipitation médiatico-politique, les codes de notre profession ont été foulés aux pieds, engendrant une confusion dans laquelle ont proliféré les théories les plus folles, avec des conséquences potentiellement graves sur la vie et la santé mentale des gens.
Le manque le plus flagrant a été l’exclusion des experts en sciences sociales lors d’une crise avant tout sociétale, car une pandémie est aussi une crise sociétale. Alors que nous comptions les morts par milliers et parlions de distanciation sociale (non pas physique, mais sociale), nous n’avons pas compris que l’épidémie pouvait avoir des ramifications sociales, éthiques, économiques et anthropologiques. Ce n’est que depuis quelques jours que nous entendons et lisons des analyses de ces experts. À aucun moment l’idée de convoquer ou même d’écouter les experts d’autres disciplines n’a été envisagée. Je pense même que c’est une lacune. Les sciences sociales ont été exclues de la réflexion pour des raisons évidentes.
Aujourd’hui, comment se retrouver quand des pays qui ont eu 50 décès et mille cas crient victoire tout comme ceux qui ont eu 300 000 cas et 30 000 décès, parlant de milliers ou de millions de vies sauvées ? Ce détail ne trompe pas : le confinement généralisé et bien d’autres décisions ont été des choix purement politiques.
Les politiciens, soucieux de limiter le risque d’être accusés de mauvais choix, ont utilisé les experts comme paravent. Chacun devra assumer ses responsabilités : médias, experts, politiciens. Cependant, rappelons que les experts ne décident pas, ils éclairent le politique en fonction de ce qu’ils savent ou croient savoir. Le politique prend position, le scientifique doute en permanence. Il revient au politique, et à lui seul, de prendre des décisions difficiles aux multiples implications sociales, économiques ou culturelles. Le politique doit écouter les experts de toutes les disciplines, ce qui n’a pas toujours été le cas pendant cette crise. Il est de sa responsabilité d’assumer les conséquences de ces omissions et des incertitudes scientifiques dans l’espace public. La décision d’imposer un confinement généralisé sans discernement en est l’illustration parfaite
Laisser un commentaire