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Choisir de comprendre l’autre pour vouloir la paix

Récemment à Munich, le vice-président américain J. D. Vance a exprimé l’idée qu’il est essentiel d’aimer d’abord sa famille, puis son voisinage et enfin son pays, avant de s’ouvrir au reste du monde. Il a précisé que cela « ne signifie pas détester quelqu’un d’autre », mais bien « faire passer les intérêts des citoyens américains en premier ». Cette déclaration n’est pas sans rappeler une phrase célèbre de Jean-Marie Le Pen : « Je préfère mes filles à mes nièces, mes nièces à mes cousines, mes cousines à mes voisines, mes voisines à des inconnus et des inconnus à mes ennemis. »

Ces visions s’opposent radicalement à celle de Montesquieu, qui défendait une solidarité humaine transcendant les cercles personnels et nationaux :
« Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. »

Là où Vance et Le Pen privilégient des liens claniques et hiérarchisés, Montesquieu défend une éthique du dépassement : l’appartenance à l’humanité y prime sur les cercles restreints d’affinité. Plus notre cercle de considération se referme, plus le monde extérieur devient étranger — au mieux indifférent, au pire hostile — et plus la paix devient fragile. Là où l’Europe cherche historiquement la paix par l’intégration et le respect mutuel, les États-Unis semblent davantage concevoir la force comme un instrument nécessaire à la préservation de leur hégémonie. La conception universelle de la fraternité interroge ainsi les replis identitaires et notre rapport à l’autre, proche ou lointain.

Ne faudrait-il pas alors retourner la question classique — « Pourquoi le mal ? » — en une interrogation active : pourquoi faire le bien ?
La rencontre entre le pape François et le cheikh Ahmed el-Tayeb, grand imam d’Al-Azhar, au Caire en 2019, en offre une illustration forte : une recherche commune de paix et de fraternité humaine. Face à la peur, à la haine, à la violence ou à la guerre, il est tentant de déshumaniser l’autre, de renoncer à l’empathie et de se replier sur sa propre souffrance. Pourtant, comme le chantait Sting, « Russians love their children too » : les Russes aussi aiment leurs enfants. La douleur de la perte d’un enfant, quel que soit le contexte, nous unit tous. Cette douleur est d’ailleurs indicible, au point qu’aucun mot n’existe en français pour désigner un parent ayant perdu un enfant.

Les conflits actuels — en Ukraine, en Palestine ou ailleurs — rappellent combien la paix mondiale est menacée. Comment y faire face ? Par altruisme ? Par religiosité (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même ») ? Ou par sociabilité ? Ces voies se rejoignent souvent, comme l’a souligné le sermon de l’évêque Mariann Edgar Budde à l’adresse du président Trump nouvellement élu :
« Je vous demande d’avoir pitié, Monsieur le Président, de ceux de nos communautés dont les enfants craignent que leurs parents ne leur soient enlevés, et d’aider ceux qui fuient les zones de guerre et les persécutions à trouver ici compassion et accueil. (…) Nous avons tous été un jour des étrangers sur cette terre. »

Il existe enfin une quatrième voie pour faire le bien : le choix personnel de la libre volonté. Inspirée par Kant, elle consiste à transformer le « Tu dois » en « Je veux », mieux encore en un « Tu te dois ». C’est reconnaître que l’amour et la fraternité sont des forces actives, ou, pour reprendre Paul Ricœur, avoir la « volonté que la liberté de l’autre soit ». Car je suis responsable de mon frère, et la défense de sa dignité est la condition même du maintien de la mienne.

La philosophie occidentale affirme : « Je pense, donc je suis », tandis que certaines philosophies orientales suggèrent plutôt : « Tu es, donc je suis ». La fraternité repose sur cette confiance fondamentale, sur l’interdépendance humaine. Le pape François l’a récemment rappelé devant des jeunes : « Notre réponse à ce monde en guerre a un nom : elle s’appelle fraternité. »

Souvent confondue avec la solidarité — relevant de l’État-providence — ou avec la charité — portée par les œuvres humanitaires —, la fraternité est avant tout une responsabilité éthique. La solidarité, de nature politique, doit s’articuler avec la justice. Lorsque l’injustice devient flagrante, elle brise l’illusion d’une fraternité abstraite et exige un engagement concret. Cette exigence est d’autant plus forte en temps de guerre, lorsque l’État organise la déshumanisation, que la fraternité n’est plus protégée ou que l’aide humanitaire minimale est entravée. Quand un peuple souffre, la fraternité devient un défi, l’injustice creusant la distance entre ceux qui subissent et ceux qui observent. Albert Camus l’avait compris dans L’Homme révolté :
« Ce qui justifie la révolte, c’est l’extrême solitude de l’homme face à l’injustice. »

La fraternité ne peut être ni naïve ni complice de l’inaction : elle est un engagement actif. Pour Martin Luther King Jr., « l’injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout. (…) Tout ce qui affecte directement l’un affecte indirectement tous les autres ». Dans des sociétés marquées par l’individualisme, la fraternité est indispensable à l’équilibre social. Comprendre la souffrance de l’autre — même de celui que l’on désigne comme ennemi, alors qu’il est un autre soi-même — est une condition essentielle d’une paix véritable.

Certains jugeront ces idées utopiques. Le philosophe Olivier Abel distingue cependant l’idéologie, qui dissimule le réel, de l’utopie, qui en révèle les possibles et cherche à faire advenir le bien au cœur même de la réalité. Comme le disait Steve Jobs, « ceux qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde sont ceux qui y parviennent ».

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