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“If not now, when ?” – un Etat palestinien, maintenant.

Le poing levé sur le ring transformé en tribune politique, le boxeur britannique d’origine palestinienne, Jenin Nasiri, a déclaré après avoir remporté une victoire importante : « Je veux dire à nos ennemis : vous vous êtes trompés de personnes. Nous resterons sur cette terre et nous ne croyons ni à la communauté internationale ni aux droits de l’homme soutenus par des pays qui prétendent être civilisés. Nous croyons en notre résistance. » Cet uppercut de mots – salué par le public aux cris de “free Palestine !” – a le mérite de la clarté. 

Après plus de cinq mois de massacres de civils, les Etats-Unis qui se sont enfin abstenus lors du dernier vote du Conseil de sécurité de l’ONU et ce faisant ont permis l’adoption d’une résolution exigeant un « cessez-le-feu immédiat » à Gaza. Auparavant et à plusieurs reprises ils avaient émis leur veto contre le cessez-le-feu. La résolution adoptée le 25 mars par 14 voix pour, et une abstention, « exige un cessez-le-feu immédiat pour le mois du ramadan » – qui a déjà commencé il y a deux semaines, devant « mener à un cessez-le-feu durable » et « exige la libération immédiate et inconditionnelle de tous les otages ». Jusqu’à l’adoption de cette résolution (qui ne sera probablement jamais appliquée comme tant d’autres) la passivité des grands de ce monde face aux crimes de masse sont commis à Gaza a, à l’image de ce boxeur, fait perdre leurs illusions en même temps que leur patience à des franges entières des sociétés.

Il faut être aveugle pour ne pas réaliser que, malgré les milliers de kilomètres qui nous séparent de la sanglante terre promise, les répliques des massacres du Proche-Orient ont creusé des failles jusque dans nos sociétés. La reconnaissance d’un État palestinien est désormais une urgence et un impératif moral pour les puissants de ce monde car cette guerre n’a que trop duré, ces derniers tressaillements menacent désormais l’équilibre du monde.

Comment faire entendre à une partie du monde que les massacres perpétrés sur le sol israélien le 7 octobre qui sont une abomination, ne peuvent pas justifier plus de 30 000 Palestiniens de Gaza tués. Les centaines d’heures d’émissions télévisées, les livres et les milliers d’articles qui essayent de justifier ce massacre font du mal aux esprits les plus pondérés. C’est au moment où des témoignages accablants à l’encontre de l’armée israélienne se multiplient que des célébrités médiatiques se permettent d’écrire des livres pour disculper le pouvoir en place en Israël. C’est une insulte à l’intelligence des citoyens du monde. 

Comment expliquer que des hommages et des cérémonies soient rendus aux uns et pas aux autres ? Comment justifier que la libération des trois otages franco-israéliens soit une priorité affirmée à toutes les occasions par la plus haute autorité en France mais que pas un mot sur les familles de Français bloquées à Gaza n’est prononcé ? Une vie ne vaudrait-elle pas une autre ? 

Plus de 13 000 enfants tués par des bombes fabriquées et livrées par ceux qui tiennent des discours humanistes, c’est une position intenable. Obscène même. Comment expliquer à une jeunesse en colère par définition, avide de paix que la vente d’armes ne s’est jamais aussi bien portée ? Est-il faux de penser que ces nations qui ont voté plusieurs fois contre un cessez-le-feu immédiat sont les mêmes qui livrent des armes pour tuer des enfants ?

C’est ce genre de question que se posent certains jeunes issus – ou non – de l’immigration et qui voient défiler depuis plus de cinq mois des images d’exactions devenues quotidiennes sur leurs smartphones. Ils vivent comme des agressions médiatiques quotidiennes ces plateaux télévisés où des notables, bardés de diplômes, connus, médiatisés, des apôtres de la démocratie, des champions du monde du droit international, tiennent des discours en apparence équilibrés, bien agencés mais qui défendent l’indéfendable. Une violence symbolique policée qui n’en est que plus insoutenable. 

Ces jeunes ne sont pas que des livreurs de pizzas ou des chauffeurs de taxis, ce sont aussi des médecins, des ingénieurs, des diplômés parfois des grandes écoles, ils se sentent de la même façon exclus de la société dans laquelle ils vivent, soignent, produisent, payent leurs impôts. Ils souffrent devant le spectacle quotidien d’un peuple qui n’en finit plus d’agoniser et à qui personne ne prête attention. Une grave rupture est en train de se dérouler sous nos yeux. 

L’intensité de la contestation à travers le monde est révélatrice d’un basculement politique de toute une frange de la population. Ce rejet des positions prises par l’État français – très largement en faveur d’Israël – s’exprime de façon visible dans les universités. Loin des bancs des écoles parisiennes, l’immense majorité des humains sur cette terre partagent pourtant les mêmes vues. Les politiciens noyés dans leurs cercles relationnels, ignorant la réalité du terrain, ont continué avec le même logiciel. D’autres essayent maladroitement d’exploiter la colère de cette frange de la population. 

De façon étonnante en Europe et dans les pays occidentaux, les calculs toujours cyniques des politiciens n’ont pas su prendre en compte la nouvelle réalité sociale, les évolutions ethniques, culturelles et religieuses des sociétés. Un gouffre les sépare de cette partie de la population invisible qui ne vote pas, n’écrit pas de livres, ne fait pas les émissions télévisées grand public du samedi soir ou les matinales des radios privées mais qu’ils côtoient tous les jours. Les petites mains qui font des ménages, ceux ramassent les poubelles, réparent la chaudière, livrent des pizzas ou conduisent des taxis ont aussi des opinions et ne sont pas forcément moins respectables. Avec l’arrivée de médecins, d’ingénieurs, d’informaticiens… L’approche paternaliste, un tantinet hautain, occidentalo-centrée n’est plus tolérable et elle ne sera plus sans conséquence. 

Les réserves rhétoriques ne trompent personne. En prenant faits et causes pour Israël, les pays européens ont libéré des tensions que les partis d’extrême droite espèrent convertir en bulletins de vote aux Européennes de juin prochain. Au-delà des dissensions intérieures, des boulevards ont aussi été ouverts aux ennemis de la démocratie et des droits de l’Homme à l’étranger. Dans de nombreux pays, les effets de cette guerre sont déjà désastreux. 

La situation n’est pas meilleure au Sud. Partout la peste brune s’étend. On ne compte plus les dictatures et des régimes populistes qui sont devenus fréquentables aux yeux de la communauté internationale. Les dictateurs raffolent des guerres, elles leur permettent de dérouler leurs visions de l’histoire, de la supposée identité nationale d’un peuple fantasmé. Les gouvernements autocratiques ont saisi cette occasion pour accentuer leurs politiques répressives, imposer la pensée unique, accélérer l’homogénéisation culturelle, linguistique ou religieuse dont ils rêvaient. Ce faisant, ils ont accéléré la fuite des cerveaux et alimenté l’immigration clandestine. Un cercle vicieux qui alimente les populistes en occident qui soutiennent les régimes autoritaires. 

Cette guerre commencée il y a 75 ans et non le 7 octobre fait du mal au monde entier. Aux Palestiniens tout d’abord, spoliés de leurs terres comme du droit à une vie digne depuis de trop longues décennies. Elle fracture aussi les sociétés au nord et renforce les dictatures au sud. C’est à travers ce prisme qu’il faut voir les choses et inciter les grands de ce monde, ceux-là mêmes qui ont voté en 1948 pour la création de l’État d’Israël à créer un État Palestinien viable et souverain qui jouit des mêmes droits que tous les autres États dans le monde. C’est le sens de l’initiative espagnole qui a d’ores et déjà fait des émules. Depuis que Madrid a annoncé être prêt à reconnaître de façon unilatérale l’état de Palestine, d’autres pays européens lui ont emboîté le pas comme Malte, l’Irlande ou encore la Slovénie. « Nous sommes d’accord pour dire que le seul moyen de parvenir à une paix durable et à la stabilité dans la région est de mettre en œuvre une solution à deux États, avec des États israélien et palestinien vivant côte à côte, dans la paix et la sécurité » stipule le communiqué conjoint. Certaines grandes nations s’honoreraient à rejoindre le mouvement sous peine d’être encore une fois du mauvais côté de l’histoire. C’est aussi maintenant que les pays arabes doivent obtenir du Hamas la libération des 134 otages. C’est maintenant que les Israéliens épris de paix et de justice doivent crier au monde “PEACE NOW” et au gouvernement d’extrême droite : STOP. En 2009 déjà, Gideon Levy, journaliste émérite israélien écrivait : “Je considère que les véritables amis d’Israël sont ceux qui protestent contre sa politique, contre l’occupation, contre la guerre. La véritable amitié ne consiste pas à donner toujours plus d’argent au drogué mais à le pousser à se désintoxiquer. (…) Gaza vit toujours au milieu des ruines, dans la pauvreté, l’enfermement et l’oppression. Le monde continue à détourner les yeux. Le monde l’ignore.” Alors oui, ouvrons les yeux et vite. Alors qu’une incursion à Rafah est désormais mise sur la table par Benjamin Netanyahu, il est encore temps de stopper cette folie. “If not now, when ?” comme l’enseigne le Talmud…

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