L’expression “civilisation judéo-chrétienne” est largement employée dans les débats politiques contemporains. Pourtant, son usage pose question. L’historienne tunisienne Sophie Bessis, dans son ouvrage « La civilisation judéo-chrétienne : Anatomie d’une imposture », analyse ce concept de manière critique. Selon elle, il s’agit d’une construction idéologique récente, qui masque une réalité historique bien plus complexe. Elle parle même d’une “vérité alternative”, façonnée pour servir certains discours politiques sur l’identité occidentale, la laïcité et le multiculturalisme.
Derrière cette expression, on trouve l’idée d’une continuité supposée entre le judaïsme et le christianisme, souvent utilisée pour justifier une vision homogène de l’Occident. Pourtant, cette notion sert aussi, et surtout, à écarter d’autres cultures, en particulier l’influence musulmane sur l’Europe.
Une construction politique récente
Le concept de “civilisation judéo-chrétienne” s’est imposé dans les discours conservateurs en Europe et aux États-Unis, notamment depuis les années 1990, parallèlement à la montée des nationalismes. Il vise à présenter l’Occident comme un bloc culturel uni par des valeurs communes, souvent en opposition à d’autres traditions perçues comme étrangères.
Cette idée s’inscrit dans une peur des Sarrasins réactualisée au XXe siècle, avec des échos dans les débats sur l’islam et l’immigration. La question palestinienne n’est pas étrangère à cette rhétorique, qui redéfinit l’identité occidentale en fonction d’enjeux géopolitiques contemporains.
Or, comme le rappelle Bessis, cette vision ne résiste pas à l’examen historique. Les relations entre judaïsme et christianisme ont longtemps été marquées par l’exclusion et la persécution. Dès le IVe siècle, avec la christianisation de l’Empire romain, les Juifs sont marginalisés. Les expulsions d’Angleterre (1290), de France (1306, 1394) et d’Espagne (1492) illustrent cette mise à l’écart systématique.
Plus tard, sous Alexandre III de Russie, des lois antisémites restreignent leurs droits, avec le soutien de l’Église orthodoxe. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, avec le concile Vatican II (1965), que l’Église catholique reconnaît pleinement le judaïsme, ouvrant la voie à l’usage moderne du “judéo-christianisme”.
Une influence musulmane volontairement occultée
Parallèlement, l’influence des civilisations musulmanes sur l’Europe est totalement passée sous silence, alors qu’elle est incontestable. Les Croisades (XIe-XIIIe siècles), souvent perçues comme un affrontement entre civilisations, furent aussi des périodes d’échanges culturels. Les Arabes ont joué un rôle clé dans la transmission et l’enrichissement du savoir grec, influençant la philosophie, la médecine, les mathématiques et l’astronomie en Europe. Des penseurs comme Avicenne, Averroès et Al-Khwarizmi ont marqué durablement la pensée occidentale et leurs travaux ont été enseignés dans les universités européennes.
L’architecture, la littérature et même la diplomatie européenne ont également été influencées par le monde musulman, sans parler du rôle de l’Empire ottoman dans le redécoupage des frontières européennes et les interactions culturelles qui en ont découlé. Pourtant, cette dimension est largement écartée des récits mettant en avant la “civilisation judéo-chrétienne”.
Un outil de division dans le débat public
Aujourd’hui, le terme “judéo-christianisme” est souvent mobilisé comme un marqueur identitaire, opposant l’Occident aux influences extérieures, notamment celles venant du sud de la Méditerranée.
Ce discours est particulièrement présent à droite et à l’extrême droite, où il sert à justifier l’exclusion des Arabes et des musulmans. Des figures comme Bruno Retailleau ou Éric Zemmour utilisent régulièrement cette référence pour défendre une vision fermée de la laïcité et de l’identité nationale.
Ironiquement, des mouvements nationalistes extrémistes, souvent hostiles aux Juifs, s’approprient aujourd’hui la notion de “judéo-christianisme”, tout en conservant des ambiguïtés sur l’antisémitisme. Cette contradiction révèle la dimension opportuniste du concept.
Une laïcité à géométrie variable
L’invocation du “judéo-christianisme” met aussi en lumière les tensions autour de la laïcité. En France, pays où la séparation des Églises et de l’État est un principe fondamental, certains politiques oscillent entre une défense stricte de la laïcité et la mise en avant des “racines judéo-chrétiennes” du pays.
Cette contradiction est visible dans les débats sur le port des signes religieux : certaines pratiques sont tolérées lorsqu’elles sont perçues comme “culturelles”, tandis que d’autres sont rejetées comme des menaces à la République. Ce deux poids, deux mesures alimente une polarisation croissante du débat public.
Une mémoire sélective
Enfin, l’usage du “judéo-christianisme” repose sur une mémoire sélective. Certains responsables politiques utilisent l’histoire des persécutions juives pour justifier une hostilité envers l’islam. Dans les discours les plus outranciers, on va jusqu’à insinuer que les musulmans seraient responsables de la Shoah, occultant ainsi l’antisémitisme européen et ses responsabilités historiques. La construction sémantique « judéo-chrétien » a été une façon de se faire pardonner tout le mal qui a été fait aux juifs pendant des siècles.
Entre unité de façade et instrument de division
Le concept de “civilisation judéo-chrétienne” illustre bien les paradoxes des débats identitaires contemporains. Derrière cette prétendue unité civilisationnelle exclusive entre judaïsme et christianisme, on efface des siècles d’antagonismes et de violences pour justement s’en prendre à d’autres.
Dans un contexte marqué par les crispations identitaires et la montée des populismes, Sophie Bessis nous invite à voir comment cette notion est avant tout un outil d’exclusion plutôt que d’union. Plus qu’une vérité historique, elle reflète une volonté politique d’imposer un identité occidentale pour faire face aux enjeux migratoires et religieux du XXIe siècle.
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