Récemment, une collègue m’a rapporté une situation humiliante vécue par sa fille. Brillante lycéenne, M. a toujours été engagée dans les luttes pour les droits des femmes, mais il y a un an, sans prévenir personne et malgré l’opposition de ses parents, elle a décidé de porter le voile. Depuis la rentrée scolaire, respectueuse de la loi, M. retirait son voile avant même d’arriver au lycée. Mais le proviseur et le conseiller principal d’éducation, postés chaque jour devant l’établissement pour repérer les infractions au principe de laïcité, ont refusé à plusieurs reprises l’entrée au lycée de cette enfant sans voile au prétexte que sa tenue vestimentaire n’était pas conforme. Conforme à quoi, exactement ? Sa maman, ma collègue, qui n’est pas voilée, précise que sa fille n’avait pas son voile à l’entrée du lycée et était habillée sobrement avec des vêtements prêt-à-porter de magasins du commerce, loin de toute ostentation.
Durant la même période, le directeur du lycée Ravel a été menacé de mort après avoir demandé à une élève d’ôter son voile. Début mars, plus de 170 proviseurs de lycée et principaux de collège sont rassemblés pour dénoncer les intimidations, le harcèlement, voire les menaces de mort dont ils font l’objet lorsqu’ils osent rappeler à un élève de respecter la laïcité à l’école.
C’est cela aussi la réalité douloureuse et complexe de ce sujet.
Le 17 avril à Paris, Fatima Saidi, une jeune Marocaine de 22 ans, s’est fait cracher dessus à deux reprises par un homme qui aurait fait plusieurs commentaires injurieux suivis d’un geste grossier. La jeune femme, vêtue d’un hijab, a déclaré avoir poursuivi ce passant pour le filmer, avant qu’il ne lui crache à nouveau dessus.
Pourquoi autant de violence et pourquoi cette crispation autour de la question du voile ?
Le président Habib Bourguiba, premier Président de la Tunisie indépendante, a été, avec Kamal Atatürk, le seul président musulman à adopter des positions progressistes concernant la polygamie, le droit de divorce, le droit de garde des enfants, l’avortement libre et gratuit, la contraception, et exception faite sur l’héritage, à travers le code du statut personnel promulgué en 1956, la femme a acquis des droits équivalents à ceux des hommes.
Bourguiba était foncièrement opposé au voile qu’il considérait comme un symbole de l’oppression des femmes et un obstacle au progrès et à son projet de modernisation de la société tunisienne. Lui qui, en 1930 devant une action d’envergure de la gauche de l’époque (SFIO) pour inciter les musulmanes du Maghreb à enlever leur voile avait à l’époque défendu le port du voile, 30 ans plus tard, une fois la Tunisie indépendante, il a adopté le discours de la SFIO pour inciter les femmes à se libérer du voile. Il est même allé jusqu’à l’interdire dans les espaces publics en 1981. Une précision importante : il s’agissait du voile blanc traditionnel (le sefsari) et non le voile qui s’est répandu ces dernières années au Maghreb en provenance d’Orient, alors qu’il était alors inconnu.
Le malaise des Français musulmans est immense.
La loi de 2004 sur le voile à l’école était-elle opportune ? Malheureusement non, puisque depuis il n’y a jamais eu autant de femmes voilées en France. En 2004, pour 638 élèves porteuses de signes religieux, après la promulgation de ladite loi, 496 jeunes filles ont purement et simplement retiré leur voile, 71 se sont rabattues sur l’enseignement privé et 71 sur l’enseignement à distance.
Les débats ont eu lieu dans un esprit de vengeance et de pouvoir, alors que la complexité du sujet aurait dû imposer sagesse, prudence et humilité. Nous avons eu droit à une négation d’une réalité sociale, à des interprétations tendancieuses, voire méprisantes de la religion, c’est-à-dire une exploitation politique du sujet. Le passé colonial commun douloureux a été « l’éléphant dans la pièce » et la discussion, avec arrogance, a ignoré les frustrations d’une frange entière de la société qui se sent reniée, rejetée. L’établissement même d’une échelle de « supposée dangerosité sociale » entre les signes religieux est en soi une forme de procès d’intention. Evidemment ici il n’est question que du port du voile et certainement pas de la burqa ou de l’abaya. À travers cette loi, certains même qui luttaient contre le voile se sont sentis ostracisés.
Légiférer a été une solution de facilité, transformant un réel sujet de société, complexe, en un défouloir contre un groupe humain.
Comment a-t-on pu penser ne serait-ce qu’un instant, que les femmes voilées que nous croisons tous les jours dans la rue sont des vecteurs de haine, de terrorisme ou d’exclusion sociale ? Or c’est ce qui a été martelé. Des citoyennes honnêtes, qui respectent les lois de la République, se sont senties humiliées, à l’instar de la jeune M.
Dans plusieurs pays occidentaux voisins de la France, en Australie ou en Amérique, des ministres, des députées ou des journalistes sont voilées sans que cela ne pose problème. Il est vrai qu’ils n’ont pas de passé colonial avec le Maghreb. Pourquoi cette cristallisation, pourquoi ces amalgames en France ? L’absence de signes religieux distinctifs à l’école, afin de garantir, comme dans les administrations, la neutralité des agents publics, se pense au nom d’un universalisme que nous promouvons en France, loin de visions communautaristes telles qu’observées dans un monde anglo-saxon. Mais universalisme va de pair avec une absence de discrimination, en étant fondé sur cette relation et en impliquant une telle relation. C’est je pense tout l’objet du débat, au-delà des stigmatisations haineuses d’extrémistes de tous bords.
Sentiment de frustration et un mépris de classe sociale
Le 21 avril, l’écologiste Cyrielle Chatelain a déclaré que Gabriel Attal, l’actuel chef du gouvernement français, avait « une obsession sur la question des musulmans », et je rajouterai qu’il rejoint ainsi d’autres personnalités politiques.
Comme beaucoup de musulmans, je ne vois pas le port du voile comme faisant partie des obligations en Islam, et qu’il pourrait même représenter même une forme d’asservissement de la femme. Voilà plus d’un siècle qu’on en parle. Et depuis 2004, les approches punitives n’ont fait que renforcer la conviction de milliers de jeunes filles à porter le voile. Et comment ne pas être frustré quand tout ce qui touche à la pratique de la religion donne lieu à des polémiques où chacun libère sa détestation de l’Islam ? Les propos stigmatisants, indifféremment dirigés contre l’Islam et/ou les musulmans, les controverses persistantes concernant la pratique de l’Islam sous tous ses aspects sont devenus monnaie courante dans les médias. Ramadan, viande halal, construction de mosquées, lycée musulman… le rejet se manifeste parfois de manière futile, comme le refus de reconnaître un prénom à consonance arabe. Toutes les occasions sont bonnes pour désigner « ces étrangers » qui ne sont pas comme nous, il s’agit souvent de français des quartiers pudiquement appelés populaires. Ces discours virulents habituellement tenus par l’extrême droite sont devenus hélas « ordinaires » à force d’être relayés par une droite en perte de vitesse, des politiciens populistes et des médias partiaux, qui amalgament Islam, islamisme, terrorisme… et toutes les routes mènent à la dénonciation de l’immigration.
La laïcité à l’épreuve de la diversité
Les Français de confession musulmane (terme englobant les pratiquants ou non, ainsi que ceux qui se reconnaissent simplement dans cette culture) ressentent une profonde frustration et un sentiment croissant d’injustice face à la méfiance et à la discrimination dont ils sont l’objet. Le refus d’admettre que la société française est devenue de plus en plus multiculturelle nourrit les tensions dans les quartiers et les lieux de travail, et la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État a été trop souvent utilisée comme bouclier pour clore les débats sur la pratique de l’Islam.
Pourtant, la loi de 1905, dont la véritable philosophie reste méconnue par ses trop nombreux défenseurs ou détracteurs, tout aussi zélés les uns que l’autres, vise à lutter contre l’exclusion au nom d’une religion. Ce principe, censé protéger toutes les religions, est désormais brandi pour en stigmatiser une en particulier. La laïcité suppose une coexistence pacifique des différentes croyances sans discrimination, ainsi que la reconnaissance des particularités religieuses pour une meilleure intégration dans la société républicaine. Or, il est indéniable que l’Islam peine à trouver sa place dans la société française, et disons-le clairement, les torts sont partagés.
L’esprit de la laïcité implique le respect mutuel et la reconnaissance des différences entre citoyens. L’État, quant à lui, a l’obligation morale de rester neutre, même si cela n’est pas toujours respecté par ses citoyens. Il est temps de réévaluer les fondements de la laïcité à la lumière d’une société de plus en plus diversifiée sur le plan religieux.
Le rapport Stasi : un appel à l’équilibre
Il y a plus de 20 ans, le rapport Stasi, commandé par le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, soulignait l’importance de trouver un juste équilibre entre la liberté religieuse et le principe de laïcité dans les institutions publiques et l’espace public. Il formulait des recommandations pour renforcer la laïcité dans la société française, notamment en proposant des mesures responsables pour tenir compte des besoins religieux des citoyens tout en préservant les principes républicains. Malheureusement il est resté lettre morte. Peu d’hommes ou de femmes politiques auraient le courage d’aborder en ce moment cette question.
« Une loi injuste n’est pas une loi » (Augustin d’Hippone, dit Saint-Augustin)
Vingt ans après son adoption, la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires à l’école s’est avérée être une application tendancieuse du principe de laïcité, comme l’affirment d’éminents juristes et philosophes. Elle est perçue comme injuste par les musulmans. Elle est contournée et a produit l’effet inverse de ce qu’elle était censée faire. Loin de favoriser le vivre-ensemble, elle vise à invisibiliser les croyances religieuses, restreignant la liberté de conscience des élèves et les empêchant d’exprimer leur foi dans un espace scolaire censé appartenir à tous.
Face à ce défi, un espoir, ou une espérance
La gestion de la question du port du voile n’est qu’une manifestation de l’énorme malaise des musulmans en France. C’est un défi complexe pour la société française qui exige une réflexion sereine et approfondie, puis des actions concrètes. Repenser la laïcité à l’aune d’une société multiculturelle, lutter contre les discriminations et promouvoir le vivre-ensemble sont des étapes indispensables pour construire un avenir apaisé et inclusif pour tous les Français, et à ce moment-là peut-être que la question du voile serait sans importance.
Il est crucial de s’engager résolument dans un dialogue constructif et inclusif afin de rétablir la confiance entre tous et de construire une société française unie dans sa diversité, pour que chaque jeune fille et jeune garçon, quel que soit son origine, réalise dans son quotidien qu’en France il n’y a et il n’y aura qu’une seule communauté : la communauté nationale.
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