Une quarantaine de jeunes hommes, dans la fleur de l’âge. Évaporés. Disparus. Sans trace, sans corps, sans certitude. Comment les familles d’El Hencha peuvent-elles faire leur deuil lorsqu’il n’y a même pas une tombe où se recueillir ? On en vient presque à espérer retrouver, au moins, l’épave de leur embarcation de malheur, comme une preuve que ces vies ont bien existé.
À Zarzis, où le désespoir a depuis longtemps remplacé la colère, cette tragédie résonne douloureusement. Voilà plus d’un an que des familles attendent encore de savoir ce que sont devenus leurs enfants, partis eux aussi vers une promesse de survie plutôt que de réussite. Cette attente interminable est une violence silencieuse. Elle appelle une réponse collective, nationale et européenne, qui ne peut se limiter à la répression.
Car les naufrages risquent de se multiplier. La récente abrogation par le Niger de la loi criminalisant le transport de migrants pourrait relancer les départs vers l’Union européenne. L’urgence n’est donc pas de durcir encore les contrôles, mais de repenser les politiques migratoires sous un angle humain, réaliste et responsable.
Le phénomène est difficile à quantifier précisément : tous les naufrages ne sont pas recensés. Mais les chiffres disponibles sont accablants. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 28 300 migrants ont disparu en Méditerranée depuis 2014. Rien qu’en 2023, près de 4 900 personnes sont mortes ou portées disparues. La majorité de ces drames se produisent sur la route reliant la Tunisie et la Libye aux côtes italiennes.
Il s’agit principalement de jeunes originaires d’Afrique subsaharienne. Leurs corps, quand la mer les rend, échouent au « cimetière des inconnus » de Zarzis. Lorsque les victimes sont tunisiennes, l’émotion est plus visible : la presse s’en empare, les autorités promettent des sanctions contre les passeurs. Pourtant, la disparition récente d’une quarantaine de Tunisiens au large de Sfax n’a été évoquée que brièvement, presque furtivement, dans la presse nationale. Puis le silence. Davos, Gaza et la CAN ont relégué ces vies à la marge de l’actualité.
Mais au-delà de la traversée, il y a l’autre misère : celle de la clandestinité en Europe. À l’aube, dans n’importe quelle grande ville européenne, il suffit de tendre l’oreille pour entendre parler tunisien. Les mêmes silhouettes reviennent : sacs sur le dos, fatigue dans les yeux, téléphone à la main. Michel Agier l’a écrit avec justesse : « Dans un monde plus humain, il ne serait pas nécessaire de risquer sa vie pour espérer la sauver. »
Qu’ils viennent de Zarzis, de Sfax, de Ouagadougou ou de Niamey, ces migrants ont un point commun : refuser le déterminisme de la naissance. Ils migrent pour travailler, ni plus ni moins. Ils reproduisent ce que l’humanité a toujours fait depuis ses origines. La question n’est donc pas de savoir s’ils avaient le droit de partir, mais s’ils devaient mourir pour cela. La réponse est non.
La criminalisation de la migration a été une aubaine pour les réseaux de passeurs. Comme toute prohibition, elle a nourri une économie clandestine violente et extrêmement lucrative. Combattre ce système exige une approche globale : coopération internationale, politiques humanitaires, réformes législatives, information. Certainement pas des discours populistes, xénophobes et simplistes, qui produisent exactement l’inverse de l’effet recherché.
L’Union européenne a choisi une autre voie : sous-traiter le contrôle migratoire aux pays du Sud, en particulier à la Tunisie. Malgré les dénégations officielles, le gouvernement italien d’extrême droite présente notre pays comme un rempart. Les déclarations humiliantes sur le nombre de tentatives migratoires « empêchées » par la Tunisie en sont la preuve. Protéger « nos frontières », comme le répète l’exécutif tunisien, revient de facto à protéger celles de l’Europe. El haj Moussa mouch Moussa el haj.
Cette hypocrisie est d’autant plus insupportable que l’Europe profite largement de cette migration qu’elle prétend combattre. Dans l’agriculture, le bâtiment, la restauration, une main-d’œuvre migrante, souvent sans droits, permet de sauver des récoltes et de tenir des délais. On dénonce les passeurs, mais on ferme les yeux sur l’exploitation.
Instrumentaliser la lutte contre l’immigration irrégulière à des fins politiques est un mensonge. Toutes les politiques de dissuasion ont échoué pour une raison simple : l’Europe a besoin de ces travailleurs. D’ici 2040, elle en aura besoin de 15 millions supplémentaires. La France, à elle seule, de 3,7 millions, selon le MEDEF. Les migrants le savent : ils vont là où il y a du travail, jamais là où le chômage est massif.
Enfin, la criminalisation de la migration est moralement indéfendable. Elle instaure une hiérarchie entre ceux qui peuvent circuler librement et ceux qui n’ont droit à rien. Elle contraint des hommes et des femmes déterminés à migrer à risquer leur vie. Elle viole le principe de justice sociale et atteint le droit d’asile.
La priorité devrait être humanitaire. L’article 98 de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer impose le devoir de secours. Or des doutes sérieux planent sur son respect. Derrière les chiffres, il faut se souvenir que chaque disparu était un être humain, porteur de rêves et d’espoirs familiaux.
Les disparus d’El Hencha en étaient.
Les oublier serait accepter l’ultime naufrage.
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