En ces temps troubles, l’esprit olympique, qui vise à faire la paix et à construire un monde meilleur par la pratique du sport pour tous, sans discrimination et dans un esprit d’amitié, de fair-play et de solidarité entre les peuples fait du bien. Voir les vainqueurs consoler les perdants, sont des images qui contrastent avec une actualité souvent cruelle et nous disent que tout est possible grâce au sport.
Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Lors des Jeux Olympiques (JO) de Saint-Louis (Missouri) en 1904, Len Tau et Jan Mashiani, deux athlètes sud-africains, ont marqué l’histoire en devenant les premiers Africains noirs à participer à une compétition olympique, le marathon. Ces coureurs ont terminé respectivement à la neuvième et à la douzième place. Leur présence aux États-Unis faisait partie d’un événement visant à commémorer la guerre des Boers, dans le cadre de l’Exposition universelle.
Parallèlement, des « journées anthropologiques » étaient organisées, mettant en scène des groupes considérés comme « inférieurs », tels que des Pygmées, Sioux et Apaches, qui participaient à des épreuves humiliantes pour le divertissement du public. Cet épisode constitue l’un des moments les plus sombres de l’histoire des Jeux Olympiques.
Le baron Pierre de Coubertin a critiqué cette « mascarade outrageante », prédisant que les athlètes noirs, rouges et jaunes finiraient par surpasser les Blancs en sport. Il avait raison, mais partiellement, car il a omis de préciser qu’avec des ressources limitées, les performances individuelles dans le sport de haut niveau ne pouvaient qu’être limitées.
Le monde a été ébloui par la cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024. Ce fut une belle fête. Un étalement de moyens, de richesses, des patrimoines architecturaux et artistiques exceptionnels, sans commune mesure avec tous les Jeux précédents. La France a mis la barre très haut.
Cependant, une observation préoccupante demeure : comment expliquer la rareté d’Africains dans les tribunes ? Peut-être est-ce en raison des difficultés d’obtention de visas Schengen ? Comment accepter que, plus de 130 ans après le début des olympiades modernes, dans certaines compétitions, les 9/10 de l’humanité, des continents entiers soient exclus ? Pourtant, de nombreux sportifs d’origine africaine brillent au sein des équipes occidentales. Ils sont facilement reconnaissables.
À ce propos il est à noter qu’une médaille sur deux remportées par la France à ce jour (le 30 juillet) l’a été par un athlète issu de l’immigration.
Cela souligne le rôle crucial du sport comme vecteur d’intégration, tout en soulevant des questions sur le respect de l’esprit olympique.
À l’échelle individuelle et à l’échelle d’un pays ou d’un continent, l’esprit olympique devrait être de favoriser la pratique du sport. Est-ce le cas actuellement ?
Beaucoup d’athlètes n’ont pas pu participer aux JO, faute d’avoir eu les moyens nécessaires pour se préparer. Comme dans tout un talent sportif à plus de chance de s’exprimer dans un pays riche que dans un pays pauvre.
Les pays font des JO de puissants instruments de soft power. Le nombre de médailles remportées par un pays fait la fierté de ses citoyens et surtout de ses dirigeants. Nous avons tous à l’esprit les sportifs des pays de l’ex-bloc communiste qui étaient traités comme des bêtes de course.
Les scandales dus au dopage ont quasiment émaillé tous les Jeux. Des écarts de conduite dont tout le monde parle, en revanche, les conséquences des inégalités de classe sociale ou l’absence de certains pays dans la pratique de certains sports sont ignorés.
Certains sports sont encore réservés exclusivement aux riches. L’argent est de plus en plus présent aux JO. On le constate à tous les Jeux, il est loin le temps où Abébé Bikila courrait et gagnait à Rome (JO 1960) le marathon pieds nus. Et rien n’est fait pour en limiter les conséquences. N’est-ce pas contraire à l’esprit olympique ? C’est sans aucun doute une forme d’iniquité. Il fut un temps où toute forme de professionnalisme était interdite aux JO. Ce dogme n’était plus tenable, le principe de réalité a imposé au CIO de s’adapter.
Soit mais il est légitime de s’interroger sur l’absence d’organisation de JO en Afrique depuis le rétablissement des Jeux par Pierre de Coubertin en 1896. Les dirigeants du Comité International Olympique (CIO) justifient cette situation par le manque d’infrastructures adéquates. C’est très vrai mais était-ce une fatalité ? Pourquoi n’avoir pas revu le modèle pour réduire les écarts entre les régions et aider les jeunes nations à former des compétences et construire des gymnases, des piscines, des pistes de course dans les pays en développement ? Certes des efforts ont été faits mais c’est une goutte d’eau comparé au budget du CIO. Le baron de Coubertin, en tant qu’homme de son époque estimait que l’égalité des droits pour toutes les races entravait le progrès de l’entreprise coloniale. Mais tout de même, dans les années 1920, il avait suggéré l’organisation de Jeux africains, non pas pour célébrer la culture africaine, mais pour étendre l’influence coloniale française.
Un projet d’organisation des Jeux africains, initialement prévu à Alger, n’a jamais vu le jour, les puissances coloniales redoutant qu’un succès des nations colonisées puisse les inciter à la révolte.
Les pays africains se sont défendus au sein des CIO mais ils restent loin du pouvoir de décisions. Après les indépendances les premiers Jeux africains ont eu lieu en 1965 au Congo-Brazzaville et entre 1968 et 1976, de nombreuses nations se sont retirées des JO pour dénoncer l’apartheid en Afrique du Sud et en Rhodésie, entraînant l’exclusion de ces deux pays des compétitions. Mais l’impact de ces prises de positions significatives est resté limité.
Ainsi en 2018, le CIO a enfin tourné son attention vers l’Afrique en proposant un lot de consolation, celui d’organiser la quatrième édition des Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ) sur le continent, les candidatures du Sénégal, de la Tunisie, du Nigeria et du Botswana ont été retenues. Initialement prévue pour 2022, ces jeux ont été reportés à une date indéterminée en raison de la pandémie de COVID-19.
L’Afrique, avec ses 54 pays, la passion pour le sport qui anime tous les africains mérite une attention particulière de la part du CIO.
En 2024, la quête d’une équité olympique entre les nations est encore un vœu pieux.
Il est temps de confier l’organisation des JO à un pays africain, l’Afrique du Sud, l’Egypte, le Maroc, l’Algérie, le Nigeria ont les moyens de réussir ce challenge. La fête des JO de Paris 2024 ne pourra être complète qu’à cette condition.
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