La dignité est un concept qui est mis à toutes les sauces ; c’est peut-être pour cela que peu sauraient la définir avec précision. On se drape de sa dignité pour neutraliser un adversaire mal intentionné ou alors pour agresser l’autre. Elle est souvent célébrée comme l’un des fondements des droits de l’homme et de la morale humaine, mais chacun entend ce qu’il veut dans ce mot.
Derrière l’usage de la notion de dignité se cache souvent une revendication, une colère, une frustration ou encore une peur. Mais la manipulation n’est jamais loin. De fait, elle peut être interprétée différemment selon les cultures et les contextes. Cette variabilité peut mener à des conflits lorsque des valeurs considérées comme dignes dans une culture sont jugées indignes dans une autre. Cette ambiguïté peut également engendrer des malentendus et des tensions entre différentes communautés.
Le Professeur Didier Sicard écrivait dans « L’Alibi Éthique » que « La dignité réside dans le regard porté sur l’être, pas dans l’être lui-même. » Ainsi, pour le Professeur Sicard, c’est l’attention accordée à l’autre qui est le fondement du respect de sa dignité. Dans mon métier, il est fréquent, sinon quotidien, de vivre des situations de vulnérabilité ou de souffrance de l’autre. Dans ces moments où vacillent les repères, un geste, un regard empathique, une écoute ou une simple reconnaissance de son humanité peuvent rappeler au patient que son statut de malade n’a en rien altéré l’image qu’il a de lui-même. En cultivant une perspective qui valorise l’être humain au-delà des apparences ou des jugements superficiels, nous favorisons un environnement où chacun peut se sentir digne et respecté. Le regard est…
En éthique, le concept de dignité est central mais controversé. L’inviolabilité du corps humain est le critère essentiel de la dignité humaine. Moins unanime est l’attitude souvent invoquée pour justifier des positions contre ou pour la gestion de la fin de vie ou l’avortement. Alors que certains soutiennent que la dignité inclut le droit de choisir ce qui est le mieux pour soi, même si cela implique des décisions difficiles d’autres en font un principe inviolable. Ainsi le principe de dignité peut entrer en conflit avec d’autres valeurs éthiques, comme l’autonomie individuelle. L’invocation de la dignité pour s’opposer à des choix personnels peut ignorer le droit des individus à prendre des décisions concernant leur propre corps et leur qualité de vie dans plusieurs régions du monde. La notion de dignité alimente les tensions qui existent entre les droits collectifs et les droits individuels dans de nombreuses sociétés. Ce conflit met en lumière la complexité de la dignité en tant que valeur éthique : est-elle un droit absolu ou doit-elle être contextualisée par des considérations personnelles et sociétales ?
Mais la réflexion autour de ce concept de dignité va bien au-delà de l’exercice de la médecine.
Dans le cadre des droits de l’homme, la dignité est généralement comprise comme l’inviolabilité de chaque individu. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 commence par affirmer que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ». Toutefois, cette vision universaliste est mise à l’épreuve par des différences culturelles. Des actions considérées comme dignes dans une culture peuvent être interprétées comme indignes dans une autre, et inversement, des actions indignes ici peuvent être considérées comme tout à fait naturelles ailleurs. Le problème est que ce relativisme est utilisé pour justifier des abus.
La dignité sociale est également un sujet de débat. Dans des sociétés marquées par des inégalités économiques et sociales, la dignité peut être perçue comme un luxe que certaines personnes ne peuvent pas se permettre. Faire un travail comme avilissant ou contraint, être sous payé peut être considéré comme une atteinte à la dignité humaine. Etre au chômage aussi. Se faire cirer les chaussures dans la rue est choquant. Ailleurs, c’est un spectacle banal. Dans des sociétés où les inégalités sont profondes, la dignité peut être perçue comme un luxe inaccessible. A la longue la dignité peut devenir aux yeux des opprimés économiquement un concept élitiste, éloigné des réalités et c’est inadmissible.
Socialement, une femme non voilée est considérée comme indigne dans une grande partie du monde ; ailleurs, imposer le voile est considéré comme une atteinte à la liberté. Dans certains cas, la dignité peut être utilisée comme un outil pour justifier des politiques ou des actions qui, en réalité, renforcent des structures de pouvoir existantes. Les institutions peuvent revendiquer le respect de la dignité tout en mettant en œuvre des mesures qui ne font qu’accroître les inégalités sociales et économiques. Les mouvements sociaux, comme ceux liés aux droits civiques ou aux droits des minorités, mettent souvent en avant la dignité comme une revendication centrale. Pourtant, les réponses institutionnelles à ces revendications peuvent varier, illustrant comment la dignité est parfois instrumentalisée pour maintenir des structures de pouvoir existantes. Les politiques publiques peuvent à la fois promouvoir et restreindre la dignité, selon les intérêts en jeu.
Dans un monde de plus en plus technologique, la dignité humaine est de plus en plus menacée. Cela peut également conduire à une déshumanisation des interactions, où la valeur individuelle est minimisée. Les avancées en intelligence artificielle, en biotechnologie et en surveillance soulèvent des questions sur la façon dont la dignité est respectée ou violée. Par exemple, l’utilisation des données personnelles à des fins commerciales peut être perçue comme une atteinte à la dignité, en réduisant les individus à des algorithmes et des statistiques. Dans ce contexte, la dignité devient un enjeu de protection des droits numériques et de respect de l’autonomie des individus, ce qui soulève des préoccupations quant à la manière dont la dignité est respectée dans un monde numérique.
Enfin la dignité semble principalement définie dans une perspective anthropocentrique, en faisant de l’humanité une exception, une valeur supérieure qui aurait tous les droits par rapport aux autres formes de vie. Pourtant, nous réalisons de plus en plus que la dignité des humains est intimement liée à la qualité de leur environnement. Les tentatives d’étendre la dignité aux animaux ou aux plantes se heurtent à des difficultés conceptuelles et parfois même à des moqueries. Définir une « dignité animale » ou une « dignité végétale » semble complexe et risque de vider la notion de son sens. Même si l’on accepte d’étendre la dignité au-delà de l’humain, se pose alors la question de la hiérarchisation entre les différentes formes de dignité (humaine, animale, végétale). Une des approches possibles pourrait être de considérer la dignité comme une « charge » à assumer par les humains plutôt que comme une propriété métaphysique ; l’humain aurait la « charge » de la Terre et du vivant.
Cette approche est certes anthropocentrique, mais aurait le mérite de faire prendre conscience aux humains que leur dignité dépend aussi de la façon dont ils traitent leur environnement. Tant que la notion de dignité restera marquée par un héritage philosophique et culturel occidentalo-centré, humano-centré, qui peine à se départir de l’anthropocentrisme, la notion de dignité humaine restera une notion relative. Sa portée émancipatrice et sa capacité à réellement penser une dignité humaine universelle seront sujettes à débat.
Dans tous les cas, la dignité ne peut être considérée comme une valeur statique, mais plutôt comme un principe dynamique qui doit s’adapter aux réalités changeantes de notre monde. C’est un concept profondément ancré dans notre compréhension de ce que signifie être humain.
Une réflexion critique sur la dignité doit prendre en compte les risques de manipulation qui entourent sa mise en avant et permettre surtout d’enrichir le débat et d’orienter les actions vers une véritable promotion de la dignité pour tous. Remettre en question nos préjugés et élargir notre compréhension de ce que signifie réellement la dignité peut nous aider à être meilleurs. Pour cela, il est crucial de reconnaître ses limites et les enjeux complexes qui l’entourent.
En somme à l’échelle individuelle cette approche nous appelle à rejeter toutes les formes de manipulations et d’avoir un respect inconditionnel, à reconnaître que la dignité est avant tout un acte, un choix conscient de valoriser l’autre en toutes circonstances. Toujours dans un espoir incertain que la dignité devienne réellement à l’échelle institutionnelle le reflet de notre humanité commune, un pont qui nous relie les uns aux autres dans notre quête d’un monde plus respectueux et bienveillant de la nature et des humains.
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